Des communistes aux libéraux, l’antifascisme fut pendant des décennies le socle indiscuté de nos démocraties. Aujourd’hui, s’en réclamer vous désigne comme l’ennemi. Quelque chose s’est rompu. Et il est plus que jamais nécessaire de rappeler que la lutte contre le fascisme est un impératif démocratique.
Il y a quelque chose de vertigineux à devoir écrire cette phrase en 2026. Pas parce qu’elle serait neuve. Pas non plus parce que la situation serait sans précédent. Mais parce qu’aujourd’hui, se revendiquer antifasciste vous stigmatise instantanément. La lutte contre le fascisme serait devenue suspecte, et ceux qui s’en revendiquent seraient les vrais violents, les vrais factieux, les vrais ennemis de l’ordre qu’ils défendent pourtant. Que s’est-il passé dans notre société pour en arriver à un tel retournement rhétorique ?
Commençons par le commencement, donc par les mots. L’antifascisme n’est pas une idéologie stricto sensu, c’est une position : il se construit et se définit d’abord par ce qu’il combat. Et c’est précisément ce qui a fait, dans l’histoire, qu’autant de courants différents s’y sont ralliés : des communistes aux libéraux, des socialistes aux chrétiens-démocrates, des gaullistes aux anarchistes. Des écoles de pensées radicalement différentes, pour certaines aux antipodes les unes des autres, jamais d’accord sur rien sauf sur l’essentiel : que le fascisme, bien plus qu’un simple adversaire politique, est un danger démocratique et civilisationnel.
Après 1945, cette conviction n’était pas ornementale : elle faisait consensus. Elle a servi de fondation architectonique à l’ordre européen et les constitutions nées des décombres de la guerre (italienne, française et allemande essentiellement) portent l’antifascisme en elles. Il en va de même pour la construction européenne, qui en est issue en partie à l’origine. En réalité, l’antifascisme ne devrait même pas être catégorisé à gauche, il est la condition minimale sur laquelle une démocratie libérale peut prétendre se légitimer. Cette condition, aujourd’hui, n’existe plus. Le curseur moral s’effondre et laisse la voie libre à la peste brune.
La normalisation des extrêmes-droite en Europe dépasse le cadre strictement électoral. Ce qui se joue est encore plus profond : on assiste à une véritable recomposition du champ du dicible, de ce qui peut être dit, pensé, normalisé dans l’espace public. L’idéologie qui était jusqu’alors tenue à l’écart, en marge, par un consensus tacite sur ce qui constitue une limite acceptable ou non en démocratie, occupe désormais une place centrale. L’extrême-droite n’est pas seulement omniprésente, elle occupe les médias et ce sont ses thèmes qui dirigent l’agenda politique. Elle est parvenue à scléroser le débat, à imposer ses thématiques et opère désormais la dernière phase de son plan : entrer définitivement dans le champ de l’acceptabilité et de la respectabilité en pointant du doigt la gauche radicale.
La force de l’extrême-droite, c’est de ne pas réhabiliter le fascisme sous sa forme originelle. Ce serait trop risqué, trop visible. Elle préfère jouer sur le retournement sémantique. Elle délégitime ses adversaires, les présente comme violents, sectaires, incapables de nuances, antirépublicains, totalitaires. L’antifasciste devient l’intolérant. Les partis libéraux et sociaux-démocrates ont, eux aussi, une part de responsabilité dans cette situation. En participant à la mise au ban d’une gauche qu’ils considèrent trop radicale, en ayant cessé de se revendiquer eux-mêmes antifascistes, et en mettant dos-à-dos une gauche qu’ils considèrent « extrême » avec l’extrême-droite, ils ont créé les conditions d’une acceptabilisation de cette dernière et, par opportunisme électoral, ont contribué à brouiller ce que les démocraties européennes avait mis des décennies à établir.
La mort du militant d’extrême-droite Quentin Deranque, qui intervient dans un contexte de violences plus larges entre antifascistes et fascistes à Lyon et dont la mort, aussi tragique soit-elle, aurait pu aussi bien survenir dans le camp d’en face : l’extrême-droite est impliquée dans douze homicides entre 2022 et 2026, dont cinq pour la seule année 2022. Ce qu’on apprend, après reconstitution des faits et enquêtes journalistiques, c’est que des militants néofascistes tendent un guet-apens à des militants de gauche, armés de barres en fer et de béquilles. Une bagarre a eu lieu, et s’est conclue par le lynchage et la mort de Quentin. La tragédie individuelle de la mort d’un jeune homme a été instrumentalisée par tout le champ politique pour dépeindre la gauche et les antifascistes comme des assassins. Dernière étape de la diabolisation.
Il est important, peut-être même primordial, de s’interroger sur les formes que prend ou devrait prendre la résistance à l’extrême droite, ses risques de dérive, sa capacité à se retourner contre elle-même ou à être instrumentalisée par l’adversaire. Ces questions sont légitimes mais ne peuvent pas être posées avant d’avoir établi une généalogie et une chronologie de la violence. Dire cela, ce n’est pas chercher à excuser ou à absoudre mais bien chercher à penser politiquement une situation de crise. Comme le rappelait récemment l’historien Johann Chapoutot, la violence antifasciste, lorsqu’elle se manifeste, est une violence réactionnelle. C’est-à-dire qu’elle naît en réaction à une violence qui la précède. Cette distinction analytique est élémentaire pour appréhender et analyser le moment politique que nous traversons.
À présent nous observons, aussi bien à l’échelle européenne que transatlantique, une offensive réactionnaire qui cible précisément le consensus antifasciste des constructions et fondements démocratiques occidentaux de l’après-guerre comme un obstacle à abattre. La stratégie est simple, et nous en sommes quotidiennement témoins : normaliser l’extrême-droite en rendant tout ce qui s’y oppose extrémiste. Droitiser le débat pour contraindre la gauche à la marge, et pointer du doigt sa radicalité. Le procédé est délibéré, il a été théorisé, et il fonctionne.
L’antifascisme n’est pas une posture, pas plus qu’il ne serait une lubie de gauchistes ou le vestige d’un passé politique révolu. C’est une exigence, un impératif démocratique. Sans lui, la démocratie se retourne contre elle-même et offre ses instruments à ceux qui veulent sa destruction. Et il est curieux, presque effrayant, de devoir le réaffirmer en 2026.