À rebours des promesses technologiques, une frange croissante de jeunes adultes renoue avec des objets que l’on croyait condamnés à prendre la poussière : appareils argentiques, iPods, caméscopes, dumb phones. D’aucuns s’arrêteraient à ce constat et n’y verraient qu’une posture esthétique, la revendication d’une identité cool et alternative. Mais au-delà de la tendance, ce retour dit quelque chose de plus profond sur le temps, l’attention et le désir d’indépendance.
Sur les réseaux, ce sont désormais les photos texturées et granuleuses qui suscitent le plus d’engagement. Adieu aux clichés parfaits en 4K. Dans les cafés, les carnets et les appareils argentiques ont repris leur place sur les tables. Le smartphone est même banni dans certains endroits. Pris ensemble, ces signaux forment quelque chose qui va bien au-delà de la tendance. Quelque chose qui va précisément contre-courant de ce que notre époque promet (toujours plus de rapidité, de fluidité et d’instantanéité).
Ce retour à l’argentique, au caméscope, au dumb phone ou à l’iPod n’est pas qu’une lubie. Au contraire, l’analogique est même un geste politique en ce qu’il oppose une résistance à la modernité technologique. La pellicule n’a que vingt-sept poses, le dump phone ni internet ni réseaux sociaux, le lecteur MP3 n’a pas la sélection de Spotify. Ces contraintes, longtemps perçues comme des défauts, sont désormais pensées comme un protocole de rareté délibérée. On pense avant de prendre un cliché, on téléphone à un ami plutôt que de lui envoyer des réels, on écoute un album en entier au lieu de se laisser happer par les playlists algorithmiques. Chaque geste, devenu automatique à l’ère du smartphone ou de la technologie, est désormais pensé, pesé. Cette réappropriation du quotidien et de l’attention nous rappelle ce que théoriser le sociologue Hartmut Rosa dans Résonance (La Découverte, 2018) : un rapport au monde où l’on n’est plus seulement traversé par des flux mais où l’on réapprend à ressentir, à être touché et transformé par ce qui nous entoure.
L’instantanéité du numérique nous a plongés dans une économie de l’émotion à flux tendu. Tout est désormais immédiat, abondant et donc paradoxalement moins ressenti. Quand une photo peut être reprise cinquante fois, effacée, modifiée, filtrée et publiée en dix secondes, elle n’appartient plus à l’expérience : elle devient déjà représentation. L’argentique impose d’attendre, de réfléchir et crée par là même une forme d’engagement affectif.
Ce n’est pas de la nostalgie. Les jeunes qui se ruent sur ces objets ne regrettent pas une époque ou un passé qu’ils ont peu ou pas connu. Ils regrettent une manière d’être dans le monde. Ou de ne pas être. Ne pas être esclave de la technologie, ne pas être constamment sollicité par les notifications et les réseaux sociaux, ne pas être assigné à une disponibilité permanente. Ils construisent une pratique qui leur permet de désynhcroniser, même un instant, leur vie de l’accélération ambiante. Le retour à l’analogique est moins un retour en arrière qu’une stratégie d’habitation du présent. De survie, aussi.
Évidemment, il y a quelque chose de presque ironique ici. Utiliser des technologies obsolètes comme outils d’émancipation. Mais ils ne rejettent pas la modernité : ils négocient avec. Être joignable sans être colonisable, photographier le monde sans se livrer à la chasse aux likes et transformer son regard en capital de visibilité, écouter activement un album sans le réduire à un bruit de fond pour fuir le silence.
Au fond, la véritable question ici n’est pas « analogique ou numérique ? ». Cette opposition, en plus d’être forcée, ne résisterait pas à la réalité : nous sommes condamnés à côtoyer la technologie. La vraie question est plutôt de savoir dans quelle temporalité nous voulons vivre. Ces objets imparfaits, limités, agaçants parfois, nous ont toutefois permis de prendre conscience de ce que de ce que le progrès, en gagnant en vitesse, nous a fait perdre en épaisseur et en liberté.