L’art perdu de perdre son temps. Éloge discret de l’improductivité

10 mai 2026

Être épuisé est devenu une marque de vertu. On le voit partout : au café, ce type qui commande un latte à emporter en répondant à ses mails, le visage encore cerné ; sur Instagram où la mise en scène permanente de la productivité tient lieu d’identité sociale ; et même entre amis, où l’on ne se demande plus comment chacun va mais ce que chacun fait en ce moment. Partout, le même évangile. Autant de signes qui nous font croire que la saturation de l’agenda est la condition d’une existence réussie.

Le loisir, autrefois signe de distinction aristocratique, s’est transformé en soupçon moral, voire en faute. Celui qui s’amuse n’est pas productif, celui qui s’amuse est un fainéant, celui qui s’amuse est fautif, défaillant. 

Notre époque ne supporte plus l’inactivité. Même le repos doit désormais être performant. On nous enjoint à optimiser notre sommeil, à rentabiliser nos vacances, à gamifier nos séances de sport. Le dimanche n’est plus un jour de repos mais une extension logistique anticipée du lundi : préparation des repas, organisation de Notion, tri des mails, podcast de développement personnel dans les oreilles. Le temps libre est devenu un espace qu’il faut administrer avec la rigueur d’un consultant en stratégie. La paresse n’existe plus. Pire, celui qui ose s’en revendiquer est directement vilipendé. 

Loin d’être une simple mutation des habitudes, cette obsession contemporaine pour la productivité est une conséquence directe des transformations opérées par le capitalisme sur notre rapport au temps et à nous-mêmes. C’est précisément ce qu’entendait le philosophe Byung-Chul Han lorsqu’il décrivait la modernité tardive comme « société de la performance » : l’individu n’est plus dominé par des interdits extérieurs mais par une injonction intérieure à se dépasser en permanence. Nous ne sommes plus seulement exploités par des patrons : nous sommes devenus entrepreneurs tyranniques de notre propre existence. Chacun se manage, se surveille et se compare.

Voyons la ferveur et l’enthousiasme d’une partie de la population pour la hustle culture, cette idéologie qui loue la productivité constante et selon laquelle chaque minute non exploitée serait une minute de perdue. On voit cette nouvelle religion prospérer partout sur les réseaux sociaux, dans un mélange fascinant de calvinisme startupisé et de coaching motivationnel. On y vante les mérites des nuits courtes, des réveils à cinq heures du matin et des side hustles. On y voit des entrepreneurs de vingt-trois ans expliquant, depuis Dubaï, que tout le monde dispose des mêmes vingt-quatre heures dans une journée. La proposition est simple : si vous n’êtes pas exceptionnel, c’est que vous n’êtes pas assez discipliné.

Dans cette société, le burnout n’est pas une anomalie. C’est la conséquence logique d’un système qui transforme toute existence en projet d’optimisation continue. L’OMS le définit comme un syndrôme résultant d’un stress chronique au travail. Mais cette définition, trop bureaucratique, masque une vérité plus vaste encore, philosophique aussi : le burnout est aussi, et peut-être même surtout, une crise métaphysique. Il survient quand l’individu réalise que son identité entière s’est dissoute dans sa fonction, quand être devient synonyme de produire.

Apprendre à être improductif ne consiste pas à prêcher une paresse permanente ou un retrait monacal hors du monde. Ce n’est pas non plus fantasmer une oisiveté bourgeoise faite de sistes en lin sur la côte amalfitaine – quand bien même l’auteur de ces lignes y voit un projet politique tout à fait souhaitable et enviable. Au contraire, c’est une l’apprentissage d’une compétence devenue contre-culturelle : habituer le temps sans chercher en permanence à le rentabiliser. 

Rien de nouveau sous le soleil. Cette idée, Aristote la développait déjà en considérant la scholè, le loisir studieux libéré de la nécessité productive, comme la condition même de la pensée et de la vie politique. Quand il publie son Éloge de l’oisiveté en 1932, Bertrand Russell soutient justement que la société ne souffre pas tant d’un manque de travail que d’un excès de vénération pour celui-ci. Et plus récemment encore, le sociologue Harmut Rosa a montré comment l’accélération permanente de la vie moderne produit paradoxalement une sensation de stagnation intérieure : en faisant toujours plus, toujours plus vite, on développe le sentiment de ne pas habiter pleinement notre existence. 

Bien plus encore que de trop travailler, le véritable problème de notre époque serait donc d’avoir perdu la capacité psychique de ne pas travailler. Trop nombreux sont ceux qui ne savent plus se reposer sans culpabiliser. L’absence de stimulation devient anxiogène, le silence paraît vide, dix minutes sans notification donnent l’impression d’un vide métaphysique. Nous avons internalisé l’idée que notre valeur dépend de notre utilité visible. Car c’est bien de visibilité dont il s’agit. Au fond, n’est-on pas plus utile à la société en lisant un livre, dans une apparente oisiveté, que dans un bullshit job où l’on feint de travailler en attendant la fin de journée ? 

Il est assez curieux de constater que même les contre-mouvements à ce culte de la productivité, du slow living au digital detox en passant par les retraites silencieuses, sont rapidement absorbés par le marché. Le capitalisme a ce talent intrinsèque remarquable : il transforme chaque critique de ses excès en nouveau marché, en nouveau segment. La déconnexion devient une industrie : méditation sous abonnement, repos monétisé, coaches sans diplômes payés à prix d’or.

Alors comment apprendre à être improductif ?

Peut-être en commençant par distinguer le repos authentique de sa simulation contemporaine. Regarder compulsivement une série tout en doomscrollant sur son téléphone n’est pas du repos : c’est de la distraction jusqu’à épuisement. Le véritable non-faire suppose une disponibilité plus exigeante. Marcher sans podcast dans les oreilles, lire sans objectif de performativité, ne pas chercher à anesthésier l’ennui à coup de réseaux sociaux. Autrement dit : en réapprenant à tolérer l’absence de rendement.

L’improductivité n’est pas l’opposé du travail. Elle en est le correctif civilisationnel. Un acte subversif, presque de résistance : refuser de transformer chaque passion en side project, chaque talent en opportunité  business, défendre l’idée qu’une vie humaine vaut davantage que des profits.

En réalité, les moments où rien ne semble être produit sont souvent ceux où quelque chose se prépare : une pensée, un désir, une intuition, une forme de clarté. Les meilleures idées arrivent rarement entre deux réunions Zoom. Elles surgissent au contraire sous la douche, dans un train, en regardant distraitement la pluie sur une vitre. La créativité elle-même dépend d’espaces non colonisés par l’efficacité.

Il est assez facile d’affirmer que notre époque, obsédée par le culte de la performance, n’ait pas compris ce qui rend une vie accomplie. Que la question que l’on doit se poser en rentrant chez soit le soit n’est pas « qu’ai-je fait ? » mais « qu’ai-je ressenti, expérimenté ? » À vouloir trop optimiser chaque expérience, la vie humaine finira par ressembler à un CV remarquablement vide.

Dans cette perspective, apprendre à être improductif ne revient pas à manquer d’ambition. Mais à refuser que toute valeur soit traduite en performance. C’est accepter que certaines heures soient perdues au sens économique du terme… et sauvées au sens humain.

Dans une civilisation où chacun veut devenir la meilleure version de lui-même, il reste peut-être un geste révolutionnaire : consentir, de temps en temps, à simplement ne pas être la pire. 

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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