Nous ne reviendrons pas sur l’affaire Thélyson Orélien. L’événement et les violentes réactions qu’il a suscitées nous permettent toutefois de poser la question de l’écriture à l’heure de l’intelligence artificielle. À quoi bon encore écrire aujourd’hui ? La question est volontairement provocatrice mais dessine toutefois une réalité que personne n’ose jusqu’ici exprimer : à l’ère du soupçon systématique, l’auteur est confronté à une foule d’inquisiteurs, frustrés ou délateurs, qui s’emploient méthodiquement à le détruire.
En 1956, Nathalie Sarraute parlait déjà de L’ère du soupçon (Gallimard, 1956). Pour la romancière, il existait une crise de confiance des lecteurs envers les instruments traditionnels du roman (personnages, psychologies, narrateur…), qui ne garantissaient plus l’accès à la réalité humaine. Soixante-dix ans plus tard, le soupçon a changé de cible mais n’a pas disparu pour autant. Il n’est plus seulement question du texte mais de sa provenance même : si l’intelligence artificielle peut participer à la production d’une œuvre littéraire, comment le lecteur peut-il encore se fier à ce qu’il lit sans savoir qui en est à l’origine ? Dans une affaire de plagiat, l’accusateur rassemble des preuves, met deux textes côte à côte et l’on peut juger. En revanche, avec l’intelligence artificielle, rien de tout cela n’est possible. Sur la base de simples soupçons, sans preuve matérielle, confortés par un vérificateur en ligne dont la fiabilité est sujette à caution, on cloue un auteur au pilori. Au Moyen Âge, les juristes parlaient de probatio diabolica, la preuve diabolique, nommée ainsi parce qu’elle exigeait de prouver l’impossible, quelque chose de si difficile que seul le diable aurait pu y parvenir. Aujourd’hui les inquisiteurs 2.0 ne se privent pas de l’exiger. Or, comment prouver qu’un texte n’a pas été généré ? On objectera que l’auteur peut fournir ses brouillons et ses documents de travail. Mais, le jour où il le fera, on les soupçonnera eux aussi. Car le principe de la suspicion tient davantage du registre moral que juridique : face à des démentis et des preuves, quelqu’un convaincu de la culpabilité d’un auteur n’y verra qu’une mise en scène ou une ruse. La question, ici, n’est pas de savoir si le soupçon est justifié ou non mais bien de mettre en lumière une démarche qui, par essence, interroge à bien des égards.
Sur les réseaux sociaux, où l’anonymat et la calomnie règnent en maître, l’accusation ne coûte rien et rapporte beaucoup : des abonnés, de la reconnaissance, et le frisson d’avoir, peut-être, démasqué quelqu’un. Pour l’auteur accusé, c’est tout le contraire. Le soupçon lui coûte au mieux sa réputation, au pire sa carrière. Beaumarchais en parlait déjà sans son « éloge de la calomnie », fameuse tirade du Barbier de Séville, où Bazile explique qu’elle débute par un bruit léger et finit en « chorus universel de haine et de proscription. » Les réseaux sociaux ne font qu’amplifier ce phénomène historique et favorisent l’accusation, fondée ou non.
Mais le soupçon en littérature n’a rien de nouveau. En 1845, Eugène de Mirecourt publiait un pamphlet contre Alexandre Dumas, dans lequel il accusait l’auteur de faire écrire ses romans par d’autres. Si la question des « prête-plumes » ou des « sous-traitants » de Dumas méritait d’être posée, le texte de Mirecourt s’enlise surtout dans un racisme crasse, s’en prenant à son physique, ses origines et sa « nature ». Comme si un écrivain non blanc n’était pas capable d’écrire. Toute ressemblance avec l’affaire Thélyson Orélien serait, bien entendu, purement fortuite… La question qui est posée ici n’est pas celle de la culpabilité de l’auteur mais de l’intention du délateur : les écrivains blancs, quand bien même auraient-ils eu recours à des collaborateurs, réels ou artificiels, déchaînent rarement la même fureur.
À quoi bon encore écrire ? Dans son Contre Sainte-Beuve, Proust reprochait au critique de perpétuer une tradition héritée d’un rapport voyeuriste du lecteur à l’auteur faisant de la connaissance de la vie d’un écrivain un préalable indispensable à l’analyse de ses textes. Il oppose à cette vision qu’un « livre est le produit d’un autre moi ». Cet autre moi, l’intelligence artificielle ne parviendra jamais à l’incarner. Elle aura beau progresser, être la plus technique des autrices, la meilleure des élèves, elle n’aura jamais ce qui fait un écrivain. Quant aux inquisiteurs 2.0, ils ne sont que de petits Sainte-Beuve qui s’ignorent : ils instruisent le procès de l’homme plus qu’ils ne lisent une œuvre. Aujourd’hui plus que jamais, écrire, c’est faire le pari de Proust et croire qu’il demeure encore des lecteurs pour qui seul le texte compte.