Quand le sage montre la lune, dit le proverbe, l’imbécile regarde le doigt. Aujourd’hui, on observe avec consternation que face aux violences policières et aux mutilations, une grande partie du pays préfère regarder les poubelles et les vitrines. Samedi 17 octobre, entre 500 000 et 800 000 personnes ont manifesté contre la vie chère, dans le sillage du mouvement lycéen et étudiant. La couverture médiatique, comme souvent, se concentre sur les débordements et les dégâts matériels. Les images de pillages ou d’incendies seront toujours plus sensationnalistes que l’aveu de la faillite de l’État et l’impossibilité, pour un nombre croissant d’entre nous, de vivre dignement.
Pour caractériser ce phénomène, Umberto Eco parlait de guérilla sémiologique. Selon l’intellectuel, la bataille ne se joue pas seulement dans la rue mais avant tout dans le sens que l’on donne aux images. Ici, le récit dominant a trouvé son angle et son mot d’ordre : violence. À croire que personne, sur les plateaux, n’a connu Mai 68 ou décembre 1986, ni aucun mouvement social où la rue a dû hausser le ton pour être enfin écoutée.
Mais puisque l’on parle à tout va de violences, parlons-en. Nommons-la. De quel côté se situe la violence ? À Tours, Maël, seize ans, a perdu un œil. À Saint-Ouen-l’Aumône, Eden, quatorze ans, a eu la mâchoire brisée et les dents éclatées. À Lens, Evan, quinze ans, s’est fait arracher une main. Samedi, à Saint-Étienne, un garçon de dix-sept ans a subi le même sort. À Mulhouse, Maïssa, dix-sept ans, a elle aussi perdu l’usage d’un œil. À Paris, comme ailleurs, les policiers ont frappé et mutilé toute la journée, jusqu’à disperser du gaz lacrymogène dans les stations de métro. Boulevard Magenta, un homme est mort. Alors, de quel côté se situe la violence ? Et que valent, pour l’État, la main d’un enfant, l’œil d’un adolescent et la vie d’un homme ?
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la question des lycées. Pour la première fois depuis les Gilets jaunes, des colères dispersées se reconnaissent et font cause commune, de la jeunesse qui hérite d’écoles en ruine et d’un avenir confisqué aux travailleurs qui ne peuvent plus faire le plein et sautent des repas, en passant par les classes populaires et les banlieues méprisées depuis des décennies. À six mois de l’élection présidentielle et face à la colère populaire, l’exécutif n’a rien d’autre à proposer sinon la répression policière. Face à une partie de la population qui ne demande qu’à vivre plus dignement, il répond par la matraque. Quand un gouvernement n’a plus que des coups et des grenades à opposer à des revendications aussi élémentaires, il a déjà perdu la bataille. Il y a une différence de nature entre une foule qui s’emporte, quelques pillards qui profitent du chaos, et un État qui théorise et organise jusqu’à l’extrême la répression et la mutilation de ceux qu’il est censé protéger.
Une société saine s’inquiéterait davantage de l’œil ou de la main d’un enfant que de la grille de son lycée, et de la vie d’un manifestant que de la vitrine d’une banque.
La Rédaction.