Depuis début octobre, les routiers, agriculteurs et pêcheurs du Mezzogiorno bloquent les autoroutes et les ports contre le gazole à 2,30 €. Désormais, dans tout le Sud, les rayons sont vides et les stations à sec. Une colère que les grands médias italiens ont d’abord ignorée, avant de la traiter comme une affaire locale. Ce mardi, depuis Milan, Matteo Salvini y a répondu en promettant de verser des aides déjà prévues et jamais payées.
Le Sud est-il encore l’Italie ? La question pourrait paraître scandaleuse mais n’a pourtant rien d’absurde face à l’indifférence et au racisme que la région subit depuis l’Unità, en 1861. Ce lundi, à Campobasso, les camionneurs du Molise (cette petite région dont une blague nationale assure qu’elle n’existe pas) ont jugé utile de rappeler l’évidence en l’inscrivant sur leurs gilets jaunes et à l’avant de leurs camions : « Anche il Sud è Italia » (Le Sud aussi, c’est l’Italie). Il aura donc fallu trois semaines de barrages et de colère pour que le reste du pays s’en souvienne, et qu’il daigne enfin s’intéresser à la situation et aux revendications.
Du gazole aux rayons vides
Tout commence début octobre, en Calabre. Des routiers et des agriculteurs bloquent les routes pour protester contre le coût du gazole, en hausse effrénée et vertigineuse depuis la crise du détroit d’Ormuz. On les voit en colère, mais surtout dépités. Certains pleurent en expliquant qu’ils perdent de l’argent en travaillant, et qu’il est devenu plus rentable de laisser le camion au garage que de livrer à perte. Le 6 octobre, la fin de la remise sur les accises alourdit encore la facture et le litre avoisine 2,30 €, près de 40 % de plus qu’il y a un an. Le 11, les Pouilles rejoignent à leur tour le mouvement. Le 16, la Sicile, la Basilicate et la Campanie emboîtent le pas. Puis le Molise dans la foulée. Six régions bloquées, où vit près d’un Italien sur trois. Le mouvement a même franchi les frontières du Mezzogiorno : depuis le 19 octobre, des routiers bloquent également les péages de Frosinone et de Ferentino, dans le Latium, à moins de 100 km de Rome.
Le résultat s’observe dans les rayons. Depuis mardi, à Procida, petite île au large de Naples, les supermarchés sont vides. Ce mercredi, le maire a prévenu que les réserves en carburant des ferries s’amenuisaient, et la compagnie Caremar, qui a déjà réduit la vitesse de ses navires pour économiser le carburant, a annoncé qu’elle pourrait être contrainte de suspendre les liaisons. À Naples, Caserte et dans de nombreuses villes du Sud, ce sont même les produits de base qui commencent à manquer. Le fabricant Rummo a suspendu sa production de pâtes depuis lundi, faute de semoule, tandis que la Molisana a drastiquement réduit la sienne. Les sept usines du groupe agroalimentaire La Doria dans le Sud sont à l’arrêt, et 600 travailleurs ont été mis en congés. Peu à peu, la pénurie remonte la botte et les rayons commencent à se vider jusque dans le Latium et en Lombardie, où les fruits et légumes du Sud arrivent désormais au compte-gouttes.

Le Sud, ce « problème local »
Pendant près de deux semaines, la presse nationale ne s’est pas, ou presque, fait le relais de ces protestations, laissant leur couverture aux journaux régionaux. Elle les a ensuite traitées comme un problème « local », qui ne concernait pas le reste du pays, quelques blocages ici et là, sans presque jamais évoquer la réalité de ce qui se jouait : un mouvement social d’une vaste ampleur, capable à terme de bloquer l’intégralité du pays.
Le gouvernement a suivi une dynamique similaire. Après avoir d’abord fermé les yeux sur les événements, il est sorti du silence par la voix du ministre de l’agriculture pour rappeler que bloquer les routes afin d’empêcher la distribution était un délit. Dans la foulée, face à la pression des barrages, Matteo Salvini, ministre des Transports et Vice-président du Conseil, a avancé au 20 octobre, à Milan, une réunion initialement prévue le 27, à Rome. Milan, sa ville natale et siège historique de la Lega, qu’il dirige. C’est aussi non loin de là, à Pontida, qu’il a entonné, en 2009, un chant sur l’odeur des Napolitains. Le ministre antiméridional n’est pas allé sur le terrain et, une nouvelle fois, c’est le Sud qui a dû venir à lui.
Une réponse insuffisante
Face à la crise, qu’a donc proposé le gouvernement ? Si le vice-ministre Edoardo Rixi a bien annoncé « environ un milliard » d’euros, il convient de s’intéresser un instant à ce chiffre. Le cœur de l’annonce, ce sont les 430 millions du « bonus gazole », un crédit d’impôt promis aux transporteurs par décret, couvrant jusqu’à 70 % de leur surcoût de carburant entre mars et août. Problème ? Quelque 32 000 entreprises ont déposé un dossier, et aucune n’avait touché le moindre centime. Mardi, le gouvernement a porté la somme à 480 millions et a promis de la débloquer. Les premiers versements ont commencé mercredi 21. En somme, le gouvernement s’est engagé à payer ce qu’il devait payer depuis plusieurs mois déjà, et a même eu l’audace de le présenter comme un geste. Le reste du « milliard » ? Pour l’essentiel, environ 590 millions d’aides au renouvellement des camions, qui n’auront strictement aucun impact sur le prix du plein, quelques aides, ici et là, utilisables seulement en 2027, et « plus de 150 millions » pour le gazole et la taxe carbone européenne sur le transport maritime. Selon la presse italienne, le décret examiné ce jeudi en Conseil des ministres ne prévoirait qu’environ 535 millions pour compenser les prix du carburant. Loin du milliard, donc. Les calculs ne sont pas bons.
Après plusieurs semaines de lutte, la pression commence peu à peu à retomber mais le mouvement ne s’arrête pas pour autant. Faute de mieux, les routiers siciliens puis calabrais ont suspendu leurs actions, tout en promettant de reprendre le 27 octobre si la situation ne s’améliore pas. Dans les Pouilles, en Basilicate et dans le Molise, certains barrages ont été levés mais d’autres tiennent toujours. Du côté de la Calabre, les agriculteurs continuent quant à eux la lutte. Tout comme les routiers de Campanie et du Latium.
Délégitimer plutôt que répondre
Aux yeux du gouvernement post-fasciste, la délégitimation est la stratégie privilégiée pour ne pas perdre la face. Il ne cesse de rappeler que bloquer une route est un délit et de mettre en avant la dimension illégale de ces protestations. À Milan, les comités qui tiennent les barrages n’ont été reçus qu’après les organisations nationales et les syndicats. Le ton s’est ensuite durci. Le 21 octobre, le ministère de l’Intérieur a annoncé avoir fiché 1 339 manifestants, dont 71 font l’objet d’une plainte. Sans aucune preuve, le ministre de la Justice, Carlo Nordio, en est même venu à fantasmer la « fortement probable » infiltration mafieuse du mouvement. Dans le même temps, la commission parlementaire antimafia, présidée par une députée mélonienne, a lancé des vérifications sur les barrages agricoles calabrais, à la demande d’un sénateur du même parti. Quant à lui, le parquet antimafia de Catanzaro a précisé n’avoir ni suspect ni procédure en cours liés à la crise des transporteurs. Mais dans la narration gouvernementale, en l’espace d’une semaine, les routiers qui travaillent à perte sont devenus de potentiels mafieux : c’est plus commode que de parler du prix du gazole.
Mattéo Scognamiglio
(Rome, correspondant)