Canicule, journal de bord

24 août 2026
Philip-Lorca diCorcia Untitled, not dated.

Après les journaux de confinement, voilà la chronique des étuves. Chaque époque s’invente son supplice officiel, sa pénitence de saison. Cette fois, on liquide par les pores. On ouvre les fenêtres sur le vide… On découvre les voisins, cette promiscuité qui vous saute à la gorge. Les nuits sans un souffle n’abolissent pas seulement les murs, elles liquéfient les certitudes. Tout traverse, tout se mélange d’un appartement à l’autre : les colères sourdes, le ruissellement des notifications, les pleurs des gosses, le fracas mécanique des chasses d’eau. C’est une dissolution de l’intime. En quelques heures de surchauffe, la propriété privée s’effondre ; il ne reste qu’une immense cohabitation forcée.

On finit tous par contracter cette maladie du centre. Il faut en être, paraît-il. Être là où ça s’agite, à portée de voix des cafés, des librairies, de ces vernissages fantomatiques… toute cette comédie culturelle qui promet toujours la vie et ne vous laisse que de l’ennui. L’excuse du gagne-pain ne tient même plus. On s’incruste parce qu’on attend un miracle qui ne viendra pas. On veut consommer le temps, croiser des spectres, appartenir au décor, s’imaginer que le grand fleuve du monde passe exactement sous nos fenêtres. Alors on s’exécute. On accepte les cages à lapins, les insomnies rongeuses. On avale son jambon-beurre face au désastre, en se persuadant que d’être assis là suffit à vous rendre immortel.

Les autres, ceux qui ont le sang plus riche, s’offrent le luxe des retraites campagnardes. Le vieil héritage de famille, l’asile d’arbres. La chaleur y est tout aussi lourde, bien sûr, mais elle n’a pas ce goût de caveau urbain. Les feuillages boivent la fureur du ciel. Les horizons desserrent la poitrine. Une pièce d’eau, une rivière qui passe, et les cerveaux cessent enfin de bouillir.

Je suis de cette race-là, je ne m’en cache pas mais sans le moindre sou. Si j’ai cherché la Roumanie, c’était pour avoir la masse des montagnes enfoncée dans le regard. J’aurais voulu pousser cette logique jusqu’au bout, jusqu’à l’asphyxie du silence, la solitude absolue des sommets. Mais allez donc embarquer votre moitié dans un projet de désert… Il a fallu céder sur les marges. Jamais sur le fond. Alors je me sauve dès que la laisse se détend. Garder une maison vide, squatter un bout de terrain, accepter l’aumône d’un toit ami pour commencer à s’externaliser, à vivre sur les lisières… au bord de ces routes nationales qui mènent à mon paysage intérieur. Peu importe le prétexte. La fuite est une vieille habitude. Il y a des renoncements qu’on remet à plus tard ; ceux-là, je les ai tranchés bien avant l’âge des journées où affalé devant la télé je me ressource entre deux repas gourmands chez les retraités.

C’est la nuit que le monde retrouve sa structure. Le temps arrête sa course de dératé. L’angoisse se replie en même temps que la lumière. Le vacarme des autres ne vient plus coloniser le ciboulot. Ne restent que les grillons, ce peuple de l’ombre qui scie l’obscurité, et les chiens qui s’interpellent d’une colline à l’autre, sans savoir quelle ombre ils engueulent. C’est une longue rumeur animale qui traverse la nuit avant de rejoindre celle qui s’agite au fond de nos propres poitrines. Les deux finissent par se confondre. Une masse unique. Une communion de fauves fatigués.

Certains crèveraient d’effroi devant un tel vide. C’est qu’ils confondent l’agitation avec l’existence. À force de courir après l’heure, de boucher les trous, de répondre à chaque sommation du siècle, ces gens-là s’imaginent que le mouvement produit du sens. C’est l’inverse qui est vrai. Comment se savoir vivant si l’on ne s’arrête jamais pour écouter le sang qui cogne dans les tempes, pour regarder en face cette bête obscure qui travaille nos espérances, qui cherche sa propre figure ? La beauté, ça ne s’accouche pas dans le remue-ménage des foires. C’est une affaire de survivant. Ça sourd du silence, au compte-gouttes, quand la pétaudière du monde s’est enfin décantée… pour laisser monter notre propre poison.

Journal de bord. Grégory Rateau

Grégory Rateau

Grégory Rateau vit à Bucarest, où il dirige un média et se consacre à l’écriture. Poète et romancier, il publie Noir de soleil (Maurice Nadeau, 2020), puis plusieurs recueils, dont Imprécations nocturnes (prix Amélie Murat et prix Renée Vivien, 2023) et Le Pays incertain (prix Rimbaud, 2024). Son écriture, nourrie de voyages, de cinéma et de littérature, explore les marges et l’ailleurs. Il publiera en septembre 2026 L’Homme d’en dessous aux Éditions Nouvelle Marge.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Article suivant

La grande guerre des transats

Dernières publications

La grande guerre des transats

ça grouilledans l’apesanteurdes 5 semainesdans les cartes postalesqui brûlent les doigtsqui brûlent les yeuxmille espècesdans un corps révolutionnairedans une âme en chantiermille espacesà comblersur cette terre désolée ça grouilledes fourmis, des rats, des abeillesdes meutes, des loups, des vaches,de sacrées têtes imberbes

Summer Time

L’été. La mer. La piscine. Le spa. Passer de la sangria à la caïpirinha, du Janzu au Watsu, du Seifuku au Shiatsu. Du jet massant au bain polysensoriel, équivalent à lui seul à huit heures d’immersion dans l’océan, les vagues, les algues,

Mauve est la nuit

Ça faisait déjà un bout de temps que je ne sortais plus que la nuit. Il me restait encore trois-quatre mois de chômage et l’audiovisuel public s’effondrait, je cherchais mollement une planque pour l’après, et je dormais quand le soleil écrabouillait la

Sensations au marché

Le marché de Locorotondo me rappelle celui de Manosque. Les étals de fruits et de légumes, les tissus ! Et les objets en tous genres, en terre cuite comme en plastique. Les appels des commerçants, ces cris du cœur et du porte-monnaie.

Les chambres d’hôtel sont toutes les mêmes

(traduit de l’italien) Les chambres d’hôtel sont toutes les mêmes. Ne te méprends pas : bien sûr, elles diffèrent par leurs dimensions, la qualité du mobilier, ce sur quoi elles donnent, avec vue ou sans, balcon ou fenêtre, mais d’une certaine manière
Article suivant

La grande guerre des transats

Don't Miss

Sensations au marché

Le marché de Locorotondo me rappelle celui de Manosque. Les

Oasis, le comeback et la valeur refuge de la nostalgie

Ils sont revenus. Ce qu’il reste d’eux, du moins :