À cent ans, Beatrice Monti della Corte demeure l’une des femmes les plus importantes de la littérature contemporaine. Paradoxalement, c’est sans doute l’une des moins connues. Depuis près de trente ans, la baronne, ancienne galeriste, invite des écrivains du monde entier à venir travailler dans sa villa. Pour être sélectionné par sa Fondazione Santa Maddalena, on ne dépose aucun dossier. On est convié, par Beatrice elle-même.
Cette élégance discrète du mécénat, Beatrice Monti l’exerce avec une constance rare. Annie Ernaux, Zadie Smith, Emmanuel Carrère, Michael Cunningham, Olga Tokarczuk ou Colm Tóibín : tous ont séjourné à Santa Maddalena. Des noms qui, à eux seuls, résument le prestige de cette villa, dont les hôtes ont accumulé au fil des années les prix Nobel, Booker, Pulitzer ou Goncourt. À l’écart des logiques mercantiles et des effets de mode, cette aristocrate italienne a fait de sa maison un lieu de reconnaissance informelle où une certaine idée de la littérature continue d’être façonnée et de se transmettre selon une logique presque disparue : celle de la confiance, de la conversation et du bon goût.

Beatrice Monti n’a pourtant jamais rien publié. Son œuvre tient au regard qu’elle porte sur les textes des autres. Avant même de recevoir des écrivains dans les collines du Valdarno, la baronne révélait déjà des artistes. Elle ouvre en 1955 la Galleria dell’Ariete, à Milan, première galerie italienne à exposer Francis Bacon, Antoni Tàpies, Lucio Fontana, Robert Rauschenberg, Sam Francis, Enrico Castellani et Piero Manzoni. Ce goût pour les arts et l’excentricité — elle a été l’amie de Henri Michaux et de Salvador Dalí, présent à son mariage — remonte à l’enfance. Orpheline de mère à six ans, délaissée par un père traumatisé par la campagne d’Abyssinie où il fut prisonnier, la jeune Beatrice est élevée par un grand-père aimant mais strict, qui s’emploie à ce qu’elle reçoive une éducation raffinée et cosmopolite, digne de son rang. Elle grandit du côté de Capri, où elle fréquente durant son adolescence Alberto Moravia et Elsa Morante, Norman Douglas ou encore Graham Greene. Rien ne laisse encore deviner qu’elle consacrera sa vie à accueillir des écrivains. Mais c’est à cette période que s’éduque son regard auquel tant d’auteurs feront plus tard confiance. Et ceux qui l’ont connue et fréquentée à Milan racontent une galeriste moins soucieuse d’accompagner les succès que de les pressentir. Cette intuition ne la quittera plus.
En 1967, Beatrice épouse l’écrivain autrichien Gregor von Rezzori, de vingt ans son aîné, avec qui elle achète et rénove la vieille maison en ruine près du village de Donnini, autrefois propriété des Guicciardini, qui deviendra Santa Maddalena. C’est à la mort de son mari, en 1998, que la maison devient une fondation. Beatrice continue à vivre entourée d’écrivains. Le fonctionnement n’est pas académique, et c’est ce qui le rend d’autant plus romantique. Aucune subvention fixe. Quand les caisses se vident, la baronne vend, de loin en loin, un tableau de sa collection.
Beatrice Monti della Corte ne croit pas aux recettes magiques. Ni concernant les peintres, ni concernant les écrivains. C’est pour cette raison que son regard ne répond à aucune méthode particulière. Elle lit énormément, et écoute davantage encore. Elle reste curieuse et toujours à l’affût : un nom aperçu au détour d’un article, la recommandation d’un écrivain déjà passé entre les murs de Santa Maddalena, mais aussi un premier roman publié dans une maison confidentielle. Rien n’est systématique et rien, non plus, n’obéit aux modes ou aux hiérarchies de l’époque. Et c’est sans doute ce qui rend son jugement si singulier et distinctif : il précède et accompagne la consécration au lieu de la suivre.
Il y a bien un petit cercle de fidèles, notamment Carrère, avec Tóibín, Zadie Smith et Edmund White, qui n’a même plus besoin d’inviter : il leur suffit d’appeler pour savoir s’il reste une chambre. L’auteur de Kolkhoze (P.O.L, 2025) y a séjourné pour la première fois en 2012. Il travaillait alors depuis plusieurs années à une enquête intime sur les débuts du christianisme mais peinant encore à en trouver le point de départ autobiographique. À la fin de son séjour, la première partie du Royaume était écrite, a-t-il affirmé au Monde. Depuis, il y est retourné à de nombreuses reprises.
On imagine volontiers le nombre de romans écrits à Santa Maddalena. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à Donnini, on surnomme Beatrice la baronessa degli scrittori. Le titre amuse autant qu’il est juste. À l’heure où plus personne n’ose prendre de risques, où la prescription culturelle se mesure avant tout en algorithmes ou en prix de vente, où les artistes sont sélectionnés selon leur nombre d’abonnés, Beatrice Monti continue de défendre une idée devenue étrangement radicale aujourd’hui : celle que le goût ne se calcule pas mais s’exerce.
À cent ans, Beatrice Monti della Corte refuse pourtant de parler au passé. Si la question de la succession de Santa Maddalena reste presque taboue, elle a confié au Monde espérer que Zadie Smith lui succède un jour à la présidence de la fondation. En attendant, le domaine continue de se transformer sous l’impulsion de sa fondatrice. Le 14 juin 2025 a été inauguré un nouvel espace, comprenant une bibliothèque imaginée par l’architecte Pietro Cicognani, qui rassemble tous les ouvrages écrits par les auteurs accueillis à Santa Maddalena, ainsi qu’une salle de conférence et trois nouvelles chambres. Comme si l’avenir de Santa Maddalena devait, lui aussi, commencer par une intuition.





