Mauve est la nuit

22 août 2026
Wolfgang Tillmans. moonrise, Puerto Rico. 1995. MoMA.

Ça faisait déjà un bout de temps que je ne sortais plus que la nuit. Il me restait encore trois-quatre mois de chômage et l’audiovisuel public s’effondrait, je cherchais mollement une planque pour l’après, et je dormais quand le soleil écrabouillait la ville. L’été brûlait tout sur son passage et un mal étrange sévissait. Presque rien dans les médias, mais il se murmurait dans le quartier, un tel l’avait attrapé, on connaissait un médecin qui, chacun y allait de son explication, la vérité c’est que personne n’en savait rien de ces petites lésions qui fleurissaient sur les peaux des hommes et de quelques femmes. On leur avait donné un nom joli, pour faire moins peur ? La fièvre mauve, pour l’instant personne n’en était mort. Et il n’avait pas plu depuis… on ne comptait plus les jours et les nuits sans pluie. On invoquait la chaleur étouffante, la sécheresse, le vent tari, les rats, les moustiques, les bactéries dans la mer, le capitalisme, tout pour ne pas dire ce qui se profilait et qu’on redoutait tant. 

Je ne m’avouais pas que j’avais peur, et j’écrivais des histoires d’amour que je ne vivais pas, des histoires où les hommes ont la bouche cramoisie et se croisent à différents âges de leur vie, des successions de rendez-vous manqués et d’étreintes aussi fugaces qu’intenses, un beau jour ils se rendent compte que ce n’est pas une affaire de destin : ils se sont complu dans la tragédie, ils s’y sont sentis importants, vivants. Je ne les juge pas, ce sont mes personnages, et ils ont le courage de vivre vraiment.

Je ne me souviens plus de l’heure qu’il était, il est toujours la même heure sous les néons blafards de cette épicerie, c’est à se demander quand dort le monsieur qui la tient, je crois qu’il somnole sur sa chaise, je l’espère, va savoir. Il n’y avait plus personne dehors et j’étais habillé comme un sac, c’est-à-dire, sans réfléchir à la possibilité d’un regard désirant masculin. Un T-shirt informe, un short de sport légèrement élimé, et bien sûr des tongs, un must si l’on sait slalomer entre les débris de verre qui jonchent mystérieusement le trottoir de cette rue étroite.

Un des problèmes quand on vit la nuit, en province qui plus est, c’est les courses. De temps en temps, fatalement, on se retrouve dans des rayons mal achalandés, à essayer d’acheter des trucs ni trop chers ni trop mauvais. Je choisissais des aliments qui ne nécessitent pas de cuisson : du pain de mie complet, des yaourts nature, des fruits gorgés d’eau et de pesticides, une conserve de ratatouille pour se donner l’illusion qu’on ne se laisse pas aller, du chocolat et des biscuits pour se prouver qu’on n’a pas renoncé au plaisir sous toutes ses formes. Toi aussi tu détestais cuisiner, tu m’as lancé. Je me suis retourné intrigué et j’ai su immédiatement, à ta pâleur je dirais, aux virgules bistre sous les yeux, que tu préférais la nuit aussi. Tu avais la beauté du bord du vide.

J’ai toujours aimé les histoires dont on connait la fin à l’avance. Quand il n’y a pas de doute sur l’issue, on est enfin libre, de choisir les méandres et la chorégraphie qui nous bottent. On a beau improviser, jouer la montre, faire le malin, on ne peut rien face à la loi implacable du désir, du désir au singulier car les vôtres sont des fragments perdus du même élan de vie, c’est lui que vous reconnaissez à cet instant précis, et vous savez que ça n’arrive pas si souvent dans une vie, parfois jamais il paraît. Ça fait partie de ces savoirs qu’on n’a pas besoin d’apprendre, ils étaient déjà là, en vous : on était prêt depuis toujours.

Et donc la nuit a suivi sa pente. Je n’étais pas très à l’aise pour autant, en quasi pyjama sans m’être lavé les dents, sobre comme un piquet face à toi qui avais bu, ça se sentait à deux mètres. D’ailleurs je n’aurais pas su dire si tu étais un clochard magnifique ou un dandy en perdition – ce n’est peut-être qu’une affaire de temps ?

Le monsieur de l’épicerie nous offrait sa plus parfaite indifférence, j’ai pensé qu’il en avait vus d’autres, qu’il n’en était pas à son premier coup. Il n’a pas semblé hausser les sourcils quand tu m’as dit, je connais un parc, pas trop loin d’ici, tu veux venir ? Il y a une belle vue. J’ai payé sans contact et hoché la tête, en sortant je t’ai dit d’attendre en bas de l’immeuble. J’ai monté les escaliers quatre à quatre, rangé mes courses à la va-vite et pris une douche aussi froide que possible pour apaiser les braises qui poignaient dans mon corps ; je les croyais éteintes depuis l’annonce de la maladie. Je n’ai pas regardé par la fenêtre car je savais que tu m’attendrais, j’ai hésité à me peindre les lèvres ou les paupières, à quoi bon ? Je suis sorti les cheveux dégoulinants, j’avais pris soin de ne pas les essorer pour qu’ils gardent la fraîcheur, plaqués en arrière contre le cou. Tu buvais une canette et tu as eu ce sourire émacié qui laissait entrevoir des chicots pouraves. En route.

On a marché jusqu’au parc que je connaissais, sur les flancs de la colline qui surplombe la ville. J’avançais dans le sillage de ton effluve, tu avais le pas félin, inquiétant de grâce. On ne parlait pas beaucoup, à cause de la pesanteur du désir je crois, on frémissait de ce qu’on transportait, et je n’ai pu sortir que quelques phrases un peu cryptiques ou lapidaires, je te jure je n’essayais pas de faire mon intéressant, et tu m’as demandé si j’allais continuer longtemps à parler comme dans un film de la Nouvelle Vague. Sévère mais juste, j’ai rigolé et protesté, je préférais les histoires de vampires etc, tu m’as dit que ça se voyait : parce que je ne savais pas vivre. Tu ne l’as pas dit méchamment, plutôt en connaissance de cause on aurait dit.

Il fallait grimper à un endroit où le grillage s’affaissait, tu m’as donné la main et ce fut le premier contact, de l’autre tu as touché ma cuisse en chuchotant attention, le frôlement sonnait comme un avertissement, il contenait déjà toute la douceur et la sauvagerie mêlées. J’en ai tremblé.

Je ne me repérais plus du tout dans la pénombre du jardin. Décidément la nuit est une métamorphose, quiconque ne comprend pas ça ne pourra jamais comprendre pourquoi on se tue la santé à la vivre. J’avançais les jambes flageolantes, si c’était une bêtise tant mieux. Heureusement un morceau de ville brillait en contrebas, à travers les feuillages. Je t’ai avoué me sentir perdu, tu m’as demandé si ça me plaisait. Tu t’es arrêté devant un bout de pelouse niché dans une alcôve de buissons épineux, au-dessus des toits plats et du port endormis. Un ferry s’enfonçait dans le lointain. C’était vraiment vraiment joli.

Je n’aurais pas su te décrire, tes traits m’échappaient et aujourd’hui plus encore, tout ce qui reste c’est l’empreinte de toi sur moi, dans les yeux, sur la peau et dans la chair. Des odeurs aussi, c’est à cela qu’on reconnait l’amour : l’indifférence à la puanteur de l’autre.

Tu as enlevé ton T-shirt et tu l’as étalé dans l’herbe, c’était petit pour deux, assez pour qu’on se serre, tu t’es allongé en regardant les quelques étoiles qui perçaient le voile orangé du ciel, je regardais ton corps à moitié dénudé, je l’ai trouvé anguleux, et seulement alors je me suis souvenu de la maladie qui rôdait. Je l’ai évoquée l’air de rien, tu t’en fichais royalement ; ça tombait bien, moi aussi. Je n’avais plus peur de finir dévoré par un virus anarchique. J’avais l’impression d’être la première personne que tu emmenais ici, et ça suffisait amplement. Encore debout, toi allongé, je t’ai posé une question plus personnelle. Tu m’as demandé si j’étais sûr, de vouloir sacrifier mes fantasmes sur l’autel de la transparence. On pouvait bien s’offrir ça non ? Un peu de mystère. Toi tu ne voulais rien savoir de moi.

Un papillon s’est posé sur ton torse. Cet été-là il y a eu des papillons à foisons, ils avaient proliféré depuis le début de la canicule, se posaient partout tout le temps et je n’aurais su dire si c’était beau ou dégoûtant. À quelques mètres de toi, leurs ailes grouillaient sur une dalle de béton, ça m’a donné la nausée. À la fin de la saison, ils seront tous morts. 

Je me suis dévêtu, ce fut rapide car je ne portais pas beaucoup de tissu, et je me suis couché à tes côtés, assez proche pour que ta main glisse sur mes côtes jusqu’à ma hanche saillante, où ton doigt a dessiné les contours de quelque chose. Une phrase m’est alors revenue : les découvertes d’anomalies sur le corps sont autant de rappels d’une autre scène. Je l’avais lue quelque part, à l’époque où je croyais encore à la psychanalyse. Je crois que je l’ai prononcée à voix haute? En tout cas tu m’as regardé avec étonnement, je pense que tu comprenais. À mon tour j’ai compris que tu avais raison, qu’il ne faudrait pas trop parler, ne surtout pas se voir sous le soleil, au risque de tout gâcher. Tout au plus les lumières encore froides de l’aube, car le sortilège était fragile, il fallait du silence et de l’obscurité pour y croire.

Là, par terre, nos corps se sont étreints. Nous savions très bien ce que nous faisions.

Après, comme nous n’avions pas sommeil, nous avons marché jusqu’à la mer. L’horizon bleuissait et j’avais bien en tête qu’il faudrait rentrer avant que le jour se lève.

La baignade était formellement interdite depuis des semaines : nous avons plongé dans les eaux vertes et vénéneuses, la tête la première vers une mort certaine bien qu’encore lointaine, elle était tiède, l’eau, la possibilité de la mort, elle aussi avait toujours été là, tapie, éternellement repoussée par des gestes superstitieux et sûrement inutiles, manger bio etc. Des algues nous caressaient les pieds et s’enroulaient le long de nos mollets, l’appel des profondeurs, on nageait à pic jusqu’à sentir enfin la fraîcheur insaisissable entre nos doigts fripés. Le soleil s’annonçait tonitruant, nous étions nus sur les galets, derrière les rochers de la presqu’île. Je me suis rhabillé et je suis parti. Le vélo électrique bondissait.

De retour dans ma piaule, la clim a soufflé son haleine rance sur mon corps luisant de sueur et d’eau salée. J’ai passé le doigt sur ma hanche, là où tu m’avais touché. J’ai su que la tâche était violette.

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