L’été où je n’ai pas rencontré Carrère : récit romain

7 novembre 2026
William Klein, Rome, 1956.

Qu’on en finisse dès maintenant avec tout suspense inutile : je ne l’ai pas rencontré. Je ne l’ai même pas aperçu une seconde, en coup de vent, à la terrasse d’un café ou au détour d’une soirée mondaine. Cet été, son nom était pourtant sur toutes les lèvres du petit monde culturel romain et, à la rentrée, chacun y allait de son anecdote. 

Il faut dire que la nouvelle avait de quoi affoler les salons romains. Depuis le printemps, la rumeur enflait à mesure qu’il apparaissait aux quatre coins du pays. Emmanuel Carrère, dont je commençais alors à mesurer combien la popularité en Italie dépasse largement celle dont il jouit en France, se serait installé dans la Ville éternelle.

On le disait hébergé du côté des Parioli, chez un ami écrivain, français lui aussi, parti accompagner la tournée mondiale de l’adaptation de l’un de ses romans. D’autres le disaient à l’hôtel, sous un faux nom, déjà en pleine écriture d’un texte sur Rome et ses amours clandestines, que les mauvaises langues prétendaient aussi nombreuses qu’éphémères : le French seducer aurait-il détrôné le Latin lover ? À l’époque des influenceurs, la figure de l’écrivain fascine encore. N’en déplaise à Barthes, l’auteur se porte à merveille.

Moi aussi, j’aurais pu avoir mon anecdote. À Rome depuis bientôt trois ans, j’ai un temps fréquenté ces mêmes terrasses où d’autres l’ont croisé, avant de glisser vers l’est, Piazza Vittorio, Pigneto, San Lorenzo (ce qui ne m’a pas rendu moins snob, seulement snob autrement) sans pour autant changer de monde : comme tout le monde ici, je connais quelques journalistes, quelques écrivains, des gens qui connaissent des gens… Statistiquement, la rencontre était probable. Mais elle n’a jamais eu lieu. Et au début, j’en ai ri. Puis j’ai peu à peu réalisé que j’en parlais beaucoup, un peu trop même, peinant de plus en plus à conserver ce qu’il fallait d’autodérision. Cette façon d’en rire ressemblait progressivement à du dépit. Dans ce petit monde où chacun mettait en avant sa rencontre comme faire-valoir, je n’avais rien d’autre à offrir qu’une absence. Faute de mieux, j’en avais donc fait mon anecdote. 

Mais il faut bien que je sois honnête, puisque écrire à la première personne n’a de sens que si l’on accepte de s’exposer, de se ridiculiser aussi : qu’aurais-je fait, donc, si je l’avais croisé ? Je me suis sérieusement posé la question un soir, en regagnant le Salario depuis Piazza Vittorio. Je me serais approché timidement, trop sans doute, au point de déranger encore plus. Puis je lui aurais glissé quelque chose en français, que j’aurais voulu à la fois simple et mémorable, et qui sans aucun doute n’aurait été ni l’un ni l’autre. Je ne lui aurais pas parlé de ses livres, pas tout de suite, je lui aurais parlé de Rome, de nos connaissances communes, en ne me mettant surtout pas dans la posture de l’admirateur, non, je lui aurais proposé de lui offrir un verre avant de me rendre compte que j’abusais peut-être de son temps. Il aurait été poli le temps qu’il faut, aurait oublié mon visage avant que je n’arrive au bout de la rue et c’est mieux ainsi. Moi, j’aurais raconté la scène pendant des semaines, en l’arrangeant un peu à chaque fois – n’est-ce pas l’essence même de la littérature ? Mais plus que de le rencontrer, au fond, ce que nous cherchions tous cet été, c’était peut-être d’avoir été vu par lui, comme si ce regard, qui a fait de Romand, Limonov, saint Luc et lui-même des personnages de fiction, pouvait nous faire exister autrement. Oui, c’est une pensée assez peu glorieuse, mais je soupçonne qu’elle a été, cet été, partagée par une bonne partie de ceux qui se pressaient au Cigno et aux rencontres en librairie.

Je suis arrivé à Rome pour quelqu’un, avec dans mes bagages le plus éculé des clichés, aussi vieux que le Grand Tour et difficilement avouable aujourd’hui : on ne peut pas vivre ici sans en tirer un livre. Trois ans plus tard, les carnets, les titres provisoires et les débuts abandonnés s’accumulent. J’ai surtout appris, à mes dépens, que Rome est une ville qui dispense d’écrire. Une ville trop tournée vers le passé pour que l’on puisse penser à l’avenir, où côtoyer quotidiennement les ruines et les fantômes vous prédispose davantage à la flânerie qu’au travail. Pourtant Carrère était là depuis quelques mois à peine et la ville semblait déjà revivre au présent. Rome redevenait un sujet moderne, sur lequel, à n’en pas douter, il était en train d’écrire. Personne n’en savait rien mais l’idée séduisait ; et elle avait aussi le défaut de ruiner mon alibi : ce n’était donc pas la ville. Elle confirmait également ce que je soupçonnais depuis longtemps : le livre que je n’écrirais pas, quelqu’un d’autre l’écrirait. 

Je crois que c’est cela, au fond, qui m’a le plus troublé, bien plus encore que l’agitation de la bourgeoisie culturelle ou de cette petite géographie de la proximité qui se dessinait autour de lui, où chacun mesurait son importance à la distance qui l’en séparait : le fait que mon livre romain n’avait jamais été empêché que par moi. Pendant trois ans, j’avais accusé à tort le travail, la chaleur ou cette beauté trop écrasante pour que l’on puisse prétendre y ajouter quoi que ce soit. Et il avait suffi que quelqu’un d’autre arrive pour que toutes ces excuses s’effondrent et qu’il ne reste plus, au milieu des carnets et des brouillons, qu’une réalité tristement banale : je n’avais pas écrit parce que, précisément, je n’écrivais pas. Je trouvais pourtant dans cette défaite une étrange forme de soulagement. On se console d’avoir été devancé par Carrère plutôt que par un autre, et on se dit que le livre, au moins, sera bon. 

Début novembre, nous rentrons vivre à Paris. Il s’installe tandis que je fais mes cartons et ce chassé-croisé a quelque chose de si amèrement ironique que j’ai mis du temps avant de réussir à en rire. Au moment précis où un écrivain que j’admire regardait Rome et la jugeait digne qu’on y vive, qu’on y écrive, je m’apprêtais à la quitter. Pour une fois, la ville s’était remise à vivre au présent et c’est précisément à ce moment-là que je retournais à mon passé.

Depuis septembre, je fais ce que font ceux qui s’apprêtent à s’en aller : j’observe tout comme si c’était déjà un souvenir. Ma Rome, je la connais bien maintenant, des bars du Pigneto aux pentes de Garbatella, et ce n’est pas elle que ces dernières semaines m’ont fait redécouvrir. C’est l’autre, celle dont on s’éprend la première fois, et que l’on laisse ensuite, un peu dédaigneux, aux touristes et au petit milieu : les terrasses du centre, les bars de Trastevere et les quartiers bourgeois de Prati et des Parioli. J’y suis passé bien plus souvent que nécessaire, avec dans un coin de la tête un désir qu’il serait malhonnête de ne pas avouer : le voir. Je ne l’ai pas rencontré, mais en le cherchant, j’ai redécouvert des rues que j’avais cessé d’emprunter, par lassitude et par snobisme, et je les ai trouvées plus belles encore que dans mon souvenir. Cette rencontre manquée aura au moins servi à ça : me ramener, à la veille de mon départ, à une Rome que j’avais sans doute trop vite abandonnée aux autres. 

Ces dernières semaines, dès que j’annonçais mon départ, la conversation finissait toujours, d’une manière ou d’une autre, par revenir à lui. On me demandait quand je partirais, ce que j’allais regretter et puis, presque aussitôt, une seule question semblait véritablement compter : « Et finalement, tu l’as croisé ? » Je racontais alors mon anecdote sur notre rencontre manquée et elle les faisait sourire. Il y avait là quelque chose de très mondain, plus que romain, où l’on salue un départ en parlant d’une arrivée. Il faut à ce petit monde, à chaque saison, un étranger illustre à célébrer, et quelques milliers d’étrangers anonymes pour faire nombre. J’aurai fait partie de la seconde catégorie, mais ce n’est pas, au fond, un rôle si déshonorant. 

Quant à Carrère, on dit qu’il reste, qu’il a enfin trouvé un appartement à lui, à Trastevere, du côté d’une place dont je tairai ici le nom, qu’on le verra tout l’automne, cet hiver aussi sans aucun doute, qu’il écrit quotidiennement. Je ne suis pas allé voir la place : il y a certains pèlerinages que l’on préfère s’épargner, par pudeur ou par orgueil, sans doute un peu des deux ici. À défaut du grand livre sur Rome, il sera au moins parvenu à me faire écrire celui-ci : l’histoire d’un homme que je n’ai pas rencontré. 

Dans quelques jours, je serai à Paris, où il ne sera pas. Il habitera ma ville, j’habiterai la sienne et nous continuerons, chacun de notre côté, à ne pas nous rencontrer. 

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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