Les chambres d’hôtel sont toutes les mêmes

19 août 2026
Stephen Shore, Room 131, Howard Johnson's Motor Lodge, Phillipsburg, New Jersey, June 21, 1974.

(traduit de l’italien)

Les chambres d’hôtel sont toutes les mêmes. Ne te méprends pas : bien sûr, elles diffèrent par leurs dimensions, la qualité du mobilier, ce sur quoi elles donnent, avec vue ou sans, balcon ou fenêtre, mais d’une certaine manière elles sont toutes les mêmes : tu n’y es pas.

De toi, aujourd’hui, je ne garde que des photographies de dos, des photographies prises, qui plus est, à la dérobée parce que tu n’aurais jamais accepté de poser : une au musée d’art contemporain, une autre à la villa Pamphilj, une où tu achètes des fleurs à un kiosque, et puis une autre où tu indiques son chemin à une touriste mexicaine. Elles sont comme les pièces d’un puzzle, ou plutôt comme des cartes à jouer, mais pour jouer à quoi ? Je ne l’ai pas encore compris. Je m’imaginais qu’en te regardant de dos, je préserverais une certaine autonomie par rapport à toi, que les mailles du filet seraient plus lâches, que j’aurais plus d’espace. Des conneries.

Ainsi, dès que je prends possession de l’anonyme chambre d’hôtel de mon voyage organisé (j’avais réservé depuis longtemps, à petit prix, bien avant de te connaître), je dispose les photographies pour composer un petit autel imaginaire. Il y a quelque chose de sacré dans ces pigments d’encre noire qui, pris séparément, ne signifient rien, mais qui, réunis, recomposent les ondulations de tes cheveux, maintenant lâchés entre un vieux téléphone des années 1980 (choix de design pour le moins discutable) et la liste des prix du minibar, à l’abri sous une plaque de verre.

Alors je me trompais, et dans la chambre, tu commences à être là aussi (parce que j’y suis, moi, et parce qu’il y a mes gestes). Puis, par cette synesthésie qui accompagne chaque mois d’août mal fichu et mélancolique, je me convaincs même de sentir ton odeur. Peut-être l’ai-je emportée avec mes vêtements et s’évapore-t-elle maintenant de la valise ouverte sur le petit canapé. (C’est impossible, mais je ne me le dis pas.)

Assis sur le runner en cuir nappa bas de gamme qui coupe le drap, je me vois comme de l’extérieur, je me lève, allume les néons de la salle de bains, j’entre sans rien toucher ni rien faire, les éteins et ressors, enlève mes chaussures, mes chaussettes, mais les remets, parce que la moquette me dégoûte, plie les jambes pour m’abandonner au minibar : vide, il fallait s’y attendre ; puis dans la salle de bains, puis sur le lit, puis je jette les oreillers par terre, puisque cette nuit, de toute façon, je dormirai sans.

Une question me martèle : ne serait-il pas plus simple que le destin d’une rencontre se révèle à chacun dès son commencement ? Pouvoir voir, en un instant précis, le premier baiser, la première dispute, le premier voyage, le premier mensonge, le premier sentiment de culpabilité, le premier anniversaire passé ensemble, puis toutes les promesses, celles qui seront tenues et celles dont nous savons tous deux qu’elles sont irréalisables, la joie et la séparation, l’illusion du bonheur et le vrai bonheur, voir toute une histoire en un instant de présent. Puis on rouvrirait les yeux, s’il faut les fermer pour cela (je pense que oui), et l’on commencerait à vivre. Ce ne serait pas infiniment plus simple ?

Jesolo, c’est de la merde, mais l’été, nous nous obligeons à fréquenter ce genre d’endroits, avec tous les autres exilés des villes, et impossible d’y échapper, on passerait pour un extra-terrestre : j’avais essayé de convaincre mes amis de louer cette maison de campagne en Romagne, mais rien à faire, le sempiternel argument (solide) de l’âge avait prévalu : « Mais t’es con ou quoi ? On a vingt ans, putain ! » (soit dit en passant, nous en avions vingt-neuf) ; dire qu’au final, Mariano, le plus insistant pour nous faire passer cette initiation adriatique, nous a même posé un lapin pour aller retrouver sa copine en Erasmus. Je me console en me disant qu’il a perdu les arrhes.

Dans notre hôtel, comme c’est le cas dans ce genre de station balnéaire, le séjour donne droit à un transat avec parasol sur la plage ; comme je suis arrivé tard, je dois toutefois me contenter d’une place à la treizième rangée, à côté des toilettes chimiques et des passerelles bondées qui relient une plage privée à l’autre. Je n’enlève même pas mon tee-shirt, je m’assieds simplement sur le transat inclinable, en enfonçant mes pieds dans le sable brûlant à la surface. Est-ce que je pourrais comprendre que tu en aimes un autre ? Peut-être que oui, peut-être que cela m’aiderait à supporter ton absence ; il est arrivé avant moi, tu ne me connaissais pas encore et tu ne pouvais pas m’attendre — tu es trop jeune, et quand on est jeune, on n’est pas patient, même si l’on a tellement de temps devant soi. Quand on est jeune, on est aussi si catégorique : tout est blanc ou noir, c’est oui ou non, et l’on se prive alors, dans le premier cas, des infinies nuances de gris — tu étais incapable, en effet, du moindre compromis — et, dans le second, de toutes les possibilités intermédiaires, celles qui se trouvent entre faire l’amour avec moi et le « je ne veux pas te donner de faux espoirs » que tu as employé ce jour-là, par exemple. Je finis par me brûler les pieds, malgré l’épaisse couche de sable qui les recouvre, et je reviens à moi. Les autres sont allés se baigner, je n’en ai pas envie et je décide de m’allonger, toujours avec mon tee-shirt, sur le transat complètement à plat.

Mes voisines parlent une langue que j’ai du mal à identifier, probablement une langue de l’Est, plus balkanique que continentale, inconnue mais étrangement familière, et les écouter me détend. Ce sont deux femmes autour de la quarantaine, à la peau claire et ferme, qui discutent tranquillement de quelque chose que je ne comprends pas ; parfois, celle qui est à côté de moi se tait quelques secondes mais, j’imagine, seulement pour préparer une énième réponse méprisante qui fera immanquablement rire sa compagne de parasol. Elles semblent profiter de cette journée à la mer, même depuis leur treizième rangée, et ignorent béatement le soleil qui, au fil des minutes, contraint peu à peu l’ombre à abandonner leurs corps en commençant par leurs pieds.

Excuse me, do you have a lighter? For cigarettes. Je décide de commencer par là (j’ai au moins deux briquets dans mon sac), je ne sais pas vraiment pourquoi je le fais, mais je me sens terriblement seul et parler avec des étrangers a toujours eu un effet bénéfique sur moi : cela me fait me sentir léger. Le regard d’abord déconcerté, puis interrogateur, se transforme en un « Oh no no, no cigarettes » prononcé par la touriste méprisante, étonnamment sans aucun accent, signe que les deux femmes ne fument pas. Toi, en revanche, tu as toujours fumé, à en croire tes récits, surtout pour des raisons esthétiques : tu fumais de très fines cigarettes marron et or à la cannelle, systématiquement allumées avec un feu qu’on t’offrait (généralement le mien).

Ne serait-il pas plus simple de tout connaître d’une histoire dès la première rencontre ? me demandé-je à nouveau, tandis que les deux femmes à côté de moi ramassent leurs serviettes et s’en vont. Il est déjà dix-neuf heures et les maîtres-nageurs annoncent à grands gestes la fermeture du chiringuito. Ce serait plus simple, mais peut-être pas souhaitable : tu soutenais toujours que connaître chaque chose à l’avance ôterait toute saveur à tout, et parfois tu finissais par me convaincre que tu avais raison. Dans ces moments-là, je sentais le sens de notre rencontre cicatriser.

Giuseppe Roccasalva

Né en 1994, Giuseppe Roccasalva a étudié à l'Université de Catane et enseigne désormais à Rome, où il vit.

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