Pasolini, notre contemporain

2 novembre 2025


Cinquante ans après son assassinat, Pier Paolo Pasolini demeure une conscience vive et brûlante. Poète, romancier, cinéaste, dramaturge, il continue non seulement d’interroger notre monde, mais aussi de l’éclairer. Dans une société qu’il avait déjà pressentie, dévorée par le consumérisme et la peur, sa voix résonne avec une urgence intacte et se révèle plus nécessaire que jamais. Hommage au grand Pier Paolo Pasolini.

Cinquante ans. Cinquante déjà depuis cette nuit du 2 novembre 1975, à Ostia, où Pier Paolo Pasolini fut assassiné. Une mort brutale, obscure, dont on soupçonne aujourd’hui la dimension politique et préméditée. Une vie interrompue net, au milieu du chemin, à cinquante-trois ans. Il y a dans cette fin la cruauté d’un destin : celui d’un homme qui avait trop vu, trop dit, trop compris. Sa mort l’a livré à la postérité comme on livre un corps au feu : en le condamnant au martyr, en le figeant dans la légende.

Cette nuit-là, c’est un poète que l’on a assassiné. Poète, c’est-à-dire un homme convaincu que le langage contient la vérité du monde. Un homme qui voyait autrement, qui pensait autrement et pour qui l’insoumission était la condition de la liberté. On parle aujourd’hui de lui presque comme d’un prophète. Il aurait sans doute détesté cela. Et pourtant, prophète, il le fut en un sens. Artiste total, capable de déployer son talent sur tous les supports, Pier Paolo Pasolini fut aussi, et inséparablement, un observateur d’une rare lucidité. Il a observé son temps et, ce faisant, il a aussi entraperçu le nôtre. Il comprit avant tout le monde que le fascisme moderne ne se manifesterait plus sous la forme du totalitarisme classique, mais sous celle, plus insidieuse encore, de la consommation et de l’uniformisation des désirs. Sa critique du capitalisme et de la nouvelle société italienne annonçait déjà les dérives de notre époque. Il vit venir l’omologazione, concept qu’il maniait avec une prémonition terrible : la disparition des différences, la consommation comme nouvelle religion, la télévision comme clergé (aujourd’hui internet). Il avait compris que le vrai pouvoir ne serait plus celui des partis, mais celui des écrans. Pasolini fut un homme désespérément lucide, et c’est précisément cette lucidité qui fait de lui, plus que jamais, notre contemporain.

Pasolini dérangeait tout le monde. Les fascistes et les réactionnaires d’abord, mais aussi la gauche moraliste, les bien-pensants et les cyniques. Il dérangeait parce qu’il était insoumis, en dehors de tous les dogmes et de toutes les écoles de pensée. Le Poète était un observateur subtil et conscient, qui ne se fourvoyait pas dans les idéologies. Il ne voulait pas trancher entre la poésie et la politique, entre le désir et la foi, entre la chair et l’esprit, entre la rue et les livres. Tout cela ne formait qu’une seule et même matière, parfois contradictoire, toujours riche : la vie. Dans ses films et ses poèmes, ses romans et ses articles, il s’efforçait d’arracher au réel sa vérité nue, au prix parfois de sa propre chair. Pasolini n’était pas un esthète : c’était un témoin. Ce n’était pas par condescendance qu’il aimait les marginaux, les prostituées, les jeunes des borgate, mais parce qu’ils lui semblaient porteurs d’une authenticité que la bourgeoisie avait perdue. Il les filmait et les écrivait avec la tendresse d’un frère et la rigueur d’un sociologue. Dans leurs visages, il cherchait ce qu’il appelait la grâce : une innocence avant la corruption du monde moderne et bourgeois. 

Impossible d’imaginer une commémoration tranquille pour Pasolini. En Italie comme ailleurs, ses ennemis continuent toujours de le détester, de travestir ses propos ou de trahir sa pensée pour l’adapter à leurs agendas. D’autres suivent la mode et l’aiment par principe, sans jamais le comprendre. Cinquante ans après cette nuit du 2 novembre 1975, son absence continue de hanter notre temps. Elle ne nous hante pas comme un relais nostalgique mais comme une question jamais résolue.

Aujourd’hui, les écrans sont partout, les désirs fabriqués, la pensée mondialisée et anesthésiée. Les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle n’ont rien arrangé. Pasolini l’avait pressenti : c’est par l’intermédiaire de cette uniformisation, de la consommation et du confort bourgeois que se matérialiserait le fascisme. Nous vivons désormais dans cette dystopie. 

Le Poète ne cherchait ni la consécration, ni l’éternité. Il voulait que l’art serve à éveiller, que la culture ne soit pas un luxe d’esthètes mais une arme, que le peuple ne soit plus seulement un sujet mais une force d’action. Et c’est précisément en cela qu’il demeure notre contemporain.

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Article suivant

« Scrisse / Amò / Visse » : Stendhal et l’ultime trahison

Article précédent

Yannick Haenel, corps à feu

Dernières publications

Canicule, journal de bord

Après les journaux de confinement, voilà la chronique des étuves. Chaque époque s’invente son supplice officiel, sa pénitence de saison. Cette fois, on liquide par les pores. On ouvre les fenêtres sur le vide… On découvre les voisins, cette promiscuité qui vous

La grande guerre des transats

ça grouilledans l’apesanteurdes 5 semainesdans les cartes postalesqui brûlent les doigtsqui brûlent les yeuxmille espècesdans un corps révolutionnairedans une âme en chantiermille espacesà comblersur cette terre désolée ça grouilledes fourmis, des rats, des abeillesdes meutes, des loups, des vaches,de sacrées têtes imberbes

Summer Time

L’été. La mer. La piscine. Le spa. Passer de la sangria à la caïpirinha, du Janzu au Watsu, du Seifuku au Shiatsu. Du jet massant au bain polysensoriel, équivalent à lui seul à huit heures d’immersion dans l’océan, les vagues, les algues,

Mauve est la nuit

Ça faisait déjà un bout de temps que je ne sortais plus que la nuit. Il me restait encore trois-quatre mois de chômage et l’audiovisuel public s’effondrait, je cherchais mollement une planque pour l’après, et je dormais quand le soleil écrabouillait la

Sensations au marché

Le marché de Locorotondo me rappelle celui de Manosque. Les étals de fruits et de légumes, les tissus ! Et les objets en tous genres, en terre cuite comme en plastique. Les appels des commerçants, ces cris du cœur et du porte-monnaie.
Article suivant

« Scrisse / Amò / Visse » : Stendhal et l’ultime trahison

Article précédent

Yannick Haenel, corps à feu

Don't Miss

À Rome, Emmanuel Carrère livre un hommage poignant à Édouard Levé

Particulièrement apprécié en Italie, Emmanuel Carrère était l'une des têtes

« Infidèles » de  Tomas Alfredson : refaire Bergman

Adapter Bergman, il faut oser. Ce n’est pas uniquement convoquer