Grasset brûle : Nora, Bolloré et le devenir de l’édition française

20 avril 2026

Grasset, avril 2026. Inutile de rappeler la situation, elle a déjà fait le tour des médias. Bolloré, propriétaire de la maison depuis le rachat d’Hachette par le groupe Vivendi, a licencié Olivier Nora, éditeur historique de la rue des Saints-Pères. Pas de scandale comptable. Pas de faute. Pas de mauvais résultats. Seulement la répétition d’un schéma auquel nous sommes hélas habitués. Milliardaire rachète maison d’édition, milliardaire renvoie patron, milliardaire installe loyaux, milliardaire imprime sa ligne.

Olivier Nora dans son bureau en janvier 2018. © Olivier Dion

Rien de nouveau sous le soleil, effectivement. Arnaud Nourry, PDG d’Hachette pendant dix-sept ans, et Sophie de Closets, patronne de Fayard, avaient déjà subi le même sort récemment. Fayard, maison historique au catalogue sérieux et éclectique, est aujourd’hui devenue la vitrine de respectabilité pour toute l’extrême droite. Y sont désormais édités Bardella, Zemmour, de Villiers, Marion Maréchal, pour ne citer qu’eux. Un moyen de légitimer leur parole en la sortant des maisons confidentielles. Fin du cordon sanitaire, déjà vieux et hors d’usage dans le champ politique, mais qui tenait encore bon dans le secteur éditorial. Nouvelle victoire du combat idéologique mené par Bolloré et l’extrême-droite. C’est tout un patrimoine littéraire et intellectuel qui s’apprête à être souillé.

Grasset, c’est encore une étape supérieure. Le premier éditeur de Proust. Sans doute la maison la plus emblématique du paysage éditorial français derrière Gallimard. Des décennies de Goncourt, de Renaudot, de Médicis et de Nobel. Le graal absolu pour un Zemmour ou n’importe quelle plume réactionnaire en quête de légitimité éditoriale.

Nicolas Diat, en novembre 2024. © Eric Garault / Pascoandco

Le premier à en profiter sera Nicolas Diat. Au-delà du cas Sansal (un conflit aurait éclaté entre Nora et Bolloré autour de la date de publication de son récit de détention dans les geôles algériennes), c’est bel et bien l’intellectuel réactionnaire qui aurait suffi à sceller le sort de l’éditeur historique de la rue des Saints-Pères. Le livre de Diat, Rome, objet d’amour – un récit de voyage qui aurait dû paraître chez Fayard il y a plusieurs années, finalement refusé –  a été imposé à Nora, qui s’est catégoriquement opposé à sa publication. C’est ce refus qui aurait précipité une éviction dans tous les cas inéluctable. Nicolas Diat, c’est l’éditeur de l’autobiographie de Jordan Bardella, le cosignataire du cardinal Sarah – celui-là même qui compare homosexualité et nazisme – et le complice littéraire de Philippe de Villiers. Un homme médiocre, sans talent et à l’idéologie nauséabonde, dont on comprend aisément qu’Olivier Nora n’ait pas voulu le laisser salir son catalogue. A priori, son texte devrait finir publié par Grasset. Dans ce monde, le milliardaire l’emporte toujours. 

Mais ce qui est en jeu ici dépasse même Grasset. Une autre question se pose : celle de la concentration. Le fait qu’un seul homme puisse décider de ce qui s’imprime et se vend en France. Hachette pèse près de la moitié du chiffre d’affaires annuel du secteur éditorial français (2,873 milliards d’euros selon Livres Hebdo). Au-delà de l’édition, son empire s’étend jusqu’à la diffusion et la vente avec les kiosques Relay, présents dans toutes les gares de France ou presque, où ses livres sont mis en évidence sur les présentoirs, pendant que leur promotion est aussi assurée sur Europe 1 et CNEWS. 
Ce qui vient de se passer est un signe très inquiétant, qui laisse présager des dérives particulièrement dangereuses, monopolistiques et, in fine, antidémocratiques.

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