Cœur ardant, tête froide : Rimbaud et la politique des corps

18 mars 2026

Arthur Rimbaud. Beaucoup de légendes auréolent la tête du poète que l’on a sacré chantre des rêves, folies et rébellions adolescentes ; à commencer par cette représentation fantasmée d’éternel polisson, qui élève au statut d’emblème générationnel un garçon dont l’ambition révolutionnaire sonde pourtant les eaux profondes, sans piétiner parmi le pédiluve des passions superflues. Loin d’être demeuré un gamin vierge d’apprentissage ou de lectures, gribouillant des chefs-d’œuvre au fil de la plume, Rimbaud était un authentique érudit ; et s’il demeure que la fulgurance de ses capacités d’assimilation relève d’une forme de génie, il serait presque indécent de passer sous silence le titanesque travail de réflexion et le « sérieux » spéculatif qui parcourent son œuvre. C’est notamment à l’endroit du corps et de la rivalité avec son autre, l’esprit, que son appétence pour la minutie et le philosophique apparaît : thème certes souvent abordé, mais rarement évalué à hauteur de l’importance qu’il revêt. Notre prétention n’est certes pas de faire mieux que ce qui a été fait ; elle est cependant d’essayer plus. D’essayer plus loin, plus grand, d’explorer la dimension politique de cette course poursuite physique/psychique. Pour cause : s’il est vrai que la poésie rimbaldienne prescrit l’action, cette dernière est ultimement politique, c’est-à-dire dirigée vers une déstructuration-restructuration de la cité, qui s’origine dans le rapport a priori conflictuel entre le corps de chair et le corps spirituel. Politique du corps, politique de l’âme, politique intégrale sans parti ni concession ; voici ce que nous nous proposons d’examiner dans le travail du poète.

Première mise en garde : parler de littérature politique en proscrivant dès le départ l’affiliation partisane est toujours suspect : il s’agit en effet d’un moyen habile de botter en touche lorsqu’il en va d’entrer dans le dur du sujet, occasionnant du même coup le risque de récupération à tout-va d’une écriture pourtant rompue à des complexités qui ne devraient pas permettre les travestissements… Aussi il nous faut préciser, pour dissiper les interprétations douteuses de ce que nous voulons avancer, et avant de parcourir les textes, ce que nous entendons par cet « a-partisanisme ». Il est su que Rimbaud a ouvertement soutenu la Commune de Paris, écrivant abondamment sur les injustices sociales et témoignant avec enthousiasme de la foi qu’il nourrissait vis-à-vis des avancées progressistes qui semblaient se profiler durant sa jeunesse. Plusieurs poèmes traitent explicitement de cette période politique dense, et l’on peut à bon droit associer le nom du poète au socialisme. Cependant, une certaine forme de « libéralisme » et d’individualisme radical se dégage également des écrits du poète, de sorte que faire de lui un écrivain « de gauche », stricto sensu, est contestable… Ainsi, bien que versant dans la critique sociale et la défense des opprimés (les classes populaires, les femmes…), la poésie de Rimbaud ne peut pas être réellement associée à un parti bien arrêté. Nous ne devons pas faire silence sur l’engagement socialiste, ni sur l’appel à l’individualisme ; parce qu’il n’y a pas d’adhésion claire et pleine à une idéologie, une analyse rigoureuse nous semble nécessaire, qui ne s’en tient pas aux « convictions », revendiquées ou implicites ; il faut avant tout sonder les principes premiers de celles-ci. Or, c’est à l’endroit de ces origines fondatrices que les enquêtes critiques sur le rapport de Rimbaud à la politique demeurent faibles : beaucoup d’encre coule à propos des idées, mais la plume sèche sur la question de leur fertilisant… Il ne s’agit donc pas de remettre en cause l’héritage teinté de socialisme innervant la poésie rimbaldienne, ni d’invisibiliser ou bien de porter aux nues son libéralisme ; il s’agit de creuser en deçà, et de comprendre comment ces agirs politiques naissent. C’est la volonté agissante mise en branle par la langue qui retiendra toute notre intention : comment, depuis le corps de mots du poème, le corps de chair de l’homme peut-il parvenir à se dresser, s’élancer et exécuter le bond sourd de la bête féroce nécessaire à toute action politique ?

Seconde remarque regardant l’objet que nous nous donnons, à savoir le corps et ses implications politiques : un tel motif pourrait facilement flirter avec le verbillage, le vague d’un propos qui ne se mouille pas et demeure, par crainte de jugement, neutre et frileux. Nous annonçons donc sans détour ce qui se joue ici : une invite à lever la censure qui ceint le corps et l’empêche de s’engager pour autrui. Si cette interprétation du corpus rimbaldien peut paraître suspecte, c’est avant tout parce que la complexité de ce dernier tient au refus intuitif de le lire à la lettre. Comme régulièrement en poésie, ce qui semble le plus compliqué et tortueux est en réalité ce qui se prête le plus aisément à l’interprétation. Foyer du sens, l’hermétisme ne barricade pas tout accès à la compréhension, mais démultiplie ses possibles, et autorise, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à prendre au sens littéral certaines expressions, formulations a priori obscures. C’est pour cette très exacte raison que nous aimerions démontrer l’accessibilité du dire rimbaldien, qui excède la seule en-allée qu’encourage « Ma Bohème », ou le vertige que suppose le « Bateau ivre ». Se confronter à l’aspect organique et psychologique, pour parler de façon anachronique, se présente à nous comme une voie particulièrement féconde pour saisir la portée politique dont nous défendons l’omniprésence dans l’œuvre du poète, et son lien étroit avec la dialectique d’un corps et d’un esprit dont le schisme laisse fortement penser qu’il n’est mis en scène que pour être démenti. Voilà le pari : ne pas reconduire les lieux-communs qui enferment Rimbaud dans une légèreté qui se fout de la morale et de la communauté, dans un dérèglement des sens prescrit par amour vain de la débâcle ; remettre de l’ordre dans cette politique nébuleuse, où le corps et l’esprit s’engagent pour donner lieu à une éthique, une droiture dans la tenue face aux régimes qui brisent les membres, écrasent les volontés et réduisent le vivant à l’impuissance.

Le cœur et l’esprit

La poétique de Rimbaud regorge de termes relevant d’une corporéité pure et de ses dérivés (matières et fluides, manifestations pathologiques, violences physiques et psychiques…) ; pas de hasard dans l’usage de cette flore sémantique. Le caractère tout à fait « matériel » du mot « cœur », notamment, a déjà été maintes fois mis en évidence – et souvent été considéré comme une forme de mention « codifiée » au sexe. Le cœur est sexe : si cette interprétation peut être pertinente lorsque l’on lit certains textes (c’est le cas dans « Un Cœur sous une soutane », où Rimbaud moque et révèle les passions et pulsions bestiales cachées sous l’habit clérical…), elle demeure métaphorique là où une acception intégrale et populaire du mot permet d’englober deux sens généraux : la passion – sexuelle ou non –, et l’organe tout court, qui permet à l’être qui possède un cœur de rester en vie grâce à la circulation sanguine dont il est le souverain. On a dès lors tout à gagner à considérer le cœur comme organe lorsqu’on lit Rimbaud : ramener à sa matérialité un terme devenu la métaphore par excellence du sentiment et de la sensualité permet en effet de le resémantiser quand on se heurte à la complexité de certains poèmes, et d’attirer l’attention sur ce que son acception première offre d’ouverture quant à la tournure spéculative que prennent ces textes de manière générale. Ce retour aux fondamentaux de l’anatomie, si l’on peut dire, va de pair avec la mise en évidence de deux autres mots d’importance capitale dans le lexique rimbaldien, à savoir l’âme et/ou l’esprit. Employés sans différence particulière, ils sont, de la même façon que le cœur, renvoyés à leur sens en quelque sorte évident : l’esprit n’est pas une notion floue désignant un vague mysticisme incertain, mais très simplement posé comme siège de l’entendement, faculté souveraine sommée, en principe, de dominer les effusions émotives. On le voit, ce couple de notions évoque immédiatement le conflit entre « le cœur » et « l’esprit », « les sentiments » et la « rationalité » : en bref, la sempiternelle dialectique de la passion et de la raison.

Or, cette dialectique n’est pas, chez Rimbaud, aussi stéréotypée qu’elle peut l’être de coutume, en raison des particularités sémantiques que nous venons d’énoncer : elle n’est, à proprement parler, pas même une dialectique, puisqu’il ne s’agit pas de concepts, mais de deux réalités concrètes (le cœur gorgé de sang, la cervelle pleine de matière grise) qui se cognent l’une l’autre. Si le cœur et l’esprit interviennent de façon répétée et significative, dans la perspective de rencontres a priori agonistiques, ces dernières se font toujours sur fond d’ambiguïté et d’indécision quant à l’issu de la joute. L’esprit, en tant qu’activité cérébrale qui organise et anticipe l’action, et le cœur, en tant qu’organe en charge de la survie du corps et de son élan dans l’action, peuvent-ils véritablement se quereller au point de mettre en péril l’individu ? Sang et matière grise peuvent-ils s’annihiler l’un l’autre ? Il semblerait que oui. La thèse est osée, mais elle trouve bel et bien ses pièces à conviction dans plusieurs poèmes de Rimbaud, dont « Qu’est-ce pour nous, mon cœur… », texte rédigé en 1872, année radicalisant l’emploi d’une versification particulièrement expérimentale. S’il n’est pas la plus populaire des compositions de Rimbaud, il demeure l’une de ses plus fameuses, anticipant nombre de motifs que la Saison déploiera dans toute leur amplitude. Un dialogue, au sens littéral du terme – deux voix se répondant – y est mis en scène, donnant l’air de brouiller la compréhension du propos : cependant, une fois acquis le fait qu’il s’agit d’une discussion entre le cœur et l’esprit, les choses s’éclairent. Dans un contexte de révolution à la violence extrême, la question posée par les deux partis est celle du « que convient-il de faire ? » Le poème est souvent lu comme un regret amer de l’échec de la Commune. Nous aimerions proposer autre chose : lire ce dialogue, dont l’indécision fend l’acte révolutionnaire en plein air, non comme un aveu de défaite, mais comme la célébration de la souveraineté d’une présence sans reddition devant ce qui le nie. Loin de figer dans ses vers un événement historique au tour tragique indéniable, le poème prend le parti d’affirmer que tout acte politique, quel qu’il soit, n’est jamais un coup d’épée dans l’eau et de refuser qu’il passe pour origine de dégradation de l’individu. Tout passe, tout peut bien être démoli : le corps-roi demeure. L’atmosphère apocalyptique du poème, qui mentionne le sang, le feu, les forces révolutionnaires écrasées par l’opposition, pointeraient pourtant davantage vers la destitution de la pertinence de l’action. Mais un vers, le dernier, change la donne : après avoir ressassé toutes les violences éprouvées et vues, quasi irréelles tant elles confinent à une brutalité irreprésentable, alors que le cœur veut charger de nouveau et que l’esprit oppose son veto, un « je » apparaît soudain dans le poème, mettant un terme aux tergiversations : « J’y suis, j’y suis encore ». Première occurrence de la première personne du singulier, lors du dernier vers séparé du reste du poème, cette affirmation intrigue : et si on la lit majoritairement comme un réveil douloureux du poète qui serait « encore » happé et enfermé dans le passé, on peut tout aussi bien placer la focale sur une lecture littérale et sans recherche de sens caché et métaphorique : envisager un « j’y suis », ou « y » désigne une très concrète position spatiale, physique, qui, prise littéralement, signifie : je, corps et âme, suis  – c’est tout ; mais déjà beaucoup. Présent à l’appel. Aussi le tumulte révolutionnaire, contre l’interprétation majoritaire, n’est pas une fantasmagorie sur le motif de la Commune, mais un mouvement d’insurrection hypertrophié et hyperbolique, où le « je » se pose comme seule instance réelle et présente, « vraie » au sens d’un présent irréfutable. On comprend, lorsque dialoguent cœur et esprit, que le premier veut agir, mais que le second doute du succès de l’entreprise. On comprend cependant également que l’un ne peut se passer de l’autre : sans les images que pourvoient l’esprit, non pas seulement siège de la raison mais également celui de l’imagination, le cœur ne pourrait pas être pris dans son élan ; mais pour que la raison et l’imagination fonctionnent de conserve, il faut un cœur, un organe qui fournit de l’énergie au corps qu’il anime. L’esprit articule et hiérarchise le réel, mais le sait, à ce titre, factice ; le cœur ne peut pas voir la supercherie, et s’y lance littéralement à corps perdu : il a besoin de l’esprit pour s’orienter, mais doit refuser la réflexivité, matrice de nos spectres sans rênes : il bat avec l’esprit et contre lui. Au même titre, l’esprit ne pourrait pas mettre en action le corps s’il n’était pas greffé à une chair qui éprouve les stimuli qu’il se charge par la suite de remettre en ordre, de sorte que la projection d’une action soit envisageable. Le rapport corps/esprit n’est pas reconduit en tant que dualisme : il est déhiscence : une même étoffe qui se scinde sans appartenir à deux ordres antinomiques, et dont la déchirure suscite l’efficace.

Nous avons choisi « Qu’est-ce pour nous, mon cœur… » comme illustration de l’amoureux conflit du cœur et de l’esprit parce que nous souhaitions dépayser le lecteur, d’une part, et lui donner les clefs de lecture d’un poème a priori retors ; d’autre part, il s’agit également du texte qui évoque avec le plus d’intensité et de concision l’aspect bifide de l’action politique. Cette problématique traverse certes toute l’œuvre de Rimbaud, des Cahiers de Douai aux Illuminations ; mais prendre pour objet d’analyse la Saison eut été un projet ambitieux – que nous vous invitons à effectuer, autant que possible, en solitaire ! – tant la question y est développée en long, large, et travers. Ce poème pose et subsume l’interrogation en fournissant un indice capital à la réponse qu’elle appelle – ce « y » posé par un « je » introduit avec puissance le noyau en fusion autour duquel évolue la poésie rimbaldienne. Toujours est-il : nous sommes maintenant , mais sans savoir trop quoi faire de celui-ci, ainsi que de ce cœur et de cet esprit qui, le temps d’un , se rejoignent. Nous parlons, depuis le début d’agir : mais se reconnaître en tant qu’être situé, les deux pieds campés dans la « terre » (pour reprendre le tableau dressé par « Qu’est-ce pour nous, mon cœur… »), s’identifier comme « habitant » un lieu, n’est-ce pas s’avouer immobile, pétrifié ? Sans recours devant les ruines d’un monde qui s’accumulent, est-il suffisant d’attester de son statut de témoin de chair et d’os ? À force d’irréaliser l’action contingente et de porter aux nues un « je suis là » nécessaire, qui n’engage rien sinon un corps situé mais paradoxalement dépeuplé d’événements, nous risquons l’inutile apologie d’un être qui ne se conjugue pas ; hors temps, hors-jeu. C’est une chose que de se revendiquer sur le front : c’en est une autre que de passer de l’infinitif au présent d’actualité, à un « je suis donc je fais ».

De l’impuissance à l’action

« Comment agir, ô cœur volé » ? : dernier vers du « Cœur supplicié », joint à la lettre dite du « voyant » adressée à Georges Izambard, 1871. Ce poème, à propos duquel a été accolée la très célèbre formule « ça ne veut pas rien dire », décrit dans un langage argotique et crypté un viol d’une grande barbarie commis à l’encontre d’un jeune garçon. La question du « quoi faire ? » est reconduite, ici, dans un contexte qui figure le comble de la violence et de la réduction à l’impuissance. Demander comment agir depuis la perspective d’un corps violé, c’est demander à l’agneau comment rendre le loup végétarien, demander au mort comment vivre… Bref, demander une telle chose, c’est pousser jusqu’à la provocation l’impossibilité de penser l’action. Le cœur, dans ce poème, figure, comme nous l’avons mentionné plus haut, le sexe ; cependant, il ne le figure que par extension. Le cœur, siège de l’animation du corps, est également et avant tout ce sur quoi le viol laisse son sceau. Peine, honte, chagrin tambourinent à la poitrine et plongent un corps nié dans sa liberté décisionnaire au cœur d’une torpeur que l’esprit ne parvient pas à conjurer. Le cœur est ce qui menace de lâcher lorsque la violence de négation est trop insupportable : il est ce qui menace de s’arrêter si cette violence perdure et n’est pas exorcisée. Un tel poème n’est, de fait, pas un exercice de style : il est le cri ultime de Rimbaud : non pas pourquoi – car on le sait – mais comment agir : comment, depuis un sujet défiguré par une cruauté qu’il ne comprendra jamais et dont l’esprit ne peut pas fournir de représentation autre que sibylline, peut-il se ressaisir et réinvestir le monde pour l’influencer de façon patente ? Que ce soit par le biais d’une bohême mutine, d’un poème politique sur la camaraderie humaine, ou bien d’un texte confrontant le lecteur à l’horreur du viol, le propos est toujours le même : il faut faire quelque chose, mouvoir son corps dans le sens d’une mise au service de celui-ci auprès de la communauté humaine. Toute la puissance de cette poésie du corps et des conséquences de ses actes tient à ce que le plus personnel et particulier – le corps propre, jusqu’à celui qu’on viole et dégrade dans son ipséité – doit se mettre au service du plus universel et social : c’est la Charité, la fraternité/sororité consacrée très régulièrement par le poète, jusque dans la Saison en enfer. On ne peut pas, depuis ces éléments, nier la portée sociale et politique de la poésie rimbaldienne. Encore, donc, faut-il répondre de cette question dont le corps arraché à lui-même exhibe le tragique : l’impuissance est-elle une fatalité ? Demande-t-on en pure perte ce mouvement salvateur qui transformerait l’extérieur, et abandonnons-nous donc ce mouvement à un état de latence, de virtualité, faute de pouvoir le faire basculer au mode actif ?

 Ici, retournons un instant au couple corps/esprit. Si nous avons vu que ces deux instances se courent après l’une l’autre, nous n’avons pas encore tout à fait perçu en quoi leur partie de chat s’avère problématique, et incapable de résoudre, laissée en l’état, la question du « quoi faire ». J’y suis : soit. Position dans le temps et dans l’espace, revendication d’une présence au monde et à autrui : mais à la faveur d’un tourbillon infernal qui ne permet pas à l’acte de passer du potentiel à l’effectif. Il n’est guère étonnant que l’on associe Rimbaud à la figure de l’anarchiste intempestif ; et pour cause : ses mots tournent en cendres dès qu’il les mâche, ils fanent le papier où il les couche. Au risque de déplaire et de fâcher le lectorat, nous affirmons que Rimbaud n’a pas de solution au problème qu’il pose, et que sa poésie ne résout pas son dilemme. Il est, à l’instar de Philippe dans Lorenzaccio, l’être du seuil, celui dont l’esprit tourne sans que le corps ne parvienne à se jeter dans la lutte. Il est l’ « anarchiste » stirnerien, qui se réinvente trop vite et à chaque « acte », de sorte qu’aucun ne peut porter atteinte de façon effective au réel : il est l’homme-typhon. Nous ne signifions aucunement que la poésie rimbaldienne manque son coup ; on ne confond pas l’homme et l’artiste. Mais au soir de sa vie, on confronte le discours et les actes dont il est respectivement l’auteur. La charité ? Foutaise ! Le martyre, auquel il assiste, souffert par Mathilde, jeune fille aux seize ans sacrifiés sous les coups et les viols de son mari Paul Verlaine – « De la douceur, de la douceur, de la douceur ! » ânonne-t-on joliment sur le papier…  – la traite d’armes faisant le bonheur des libéraux une fois la clef du poème mise sous la porte… le jeune homme, assurément, a connu ses instants de grâce ; ils ne l’ont pas épargné de la médiocrité et de la lâcheté des hommes « un peu trop ordinaire(s) », pour paraphraser Mme de Lafayette. Soit ; le mérite de Rimbaud n’aura pas été d’être un modèle inimitable de vertu, mais d’écrire avec assez d’intensité pour que l’on puisse prendre le relai de ses mots, l’épée hors du fourreau. Il est souvent vain de chercher une continuité entre l’écrivain et l’homme ; prescrire dans un poème n’aboutit que rarement à un acte – n’est pas René Char qui veut – et lorsque tel est le cas, on ne peut pas imputer à la pensée le mouvement de la plume. Bien au contraire, c’est la main qui guide l’esprit, c’est l’impulsion d’un corps aux passions encore indisciplinées qui trace son discours interne et ses justifications. Le cœur s’élance, et l’esprit essoufflé dessine pour lui tant bien que mal un sentier plus ou moins risqué pour égayer de buissons fleuris ou hanter d’arbres morts le cours de son existence. Un corps est par définition politique, dans la mesure où, et c’est ce qu’illustre la poésie rimbaldienne, il travaille de pair avec un esprit qui choisit ou non de souscrire aux bondissements du cœur. Ces bondissements définissent la trajectoire de l’individu parmi le monde et dans ses relations interpersonnelles. Serais-je , lorsqu’il le faudra, pour cette cause ? Renverserai-je ce tyran ou ce peuple ? Traverserai-je la rue pour aller voter, recueillir le chien qui erre ? Prostituerai-je mes talents pour aller vendre des armes en Afrique ? Le corps politique est avant tout celui qui classe, et dit « j’y suis », quel que soit le « » dont il est question ; pour le meilleur et le pire. À la proposition bien jolie, mais sèche et décharnée de Char : « L’acte est vierge, même répété », nous préférerons son autre petit poème qui subsume tout : « Dis ce que le feu hésite à dire / Soleil de l’air, clarté qui ose, / Et meurs de l’avoir dit pour nous. ». Être un corps est un impératif, et poétiser, c’est mourir comme individu privé et renaître comme individu politique dans le sillon de ce que la chair ose sur le papier. Avec Rimbaud, puis ses successeurs, c’est une poésie réflexive qui affleure, et prescrit au lecteur de retourner au boudoir pour tracer dans la buée qui brouille le miroir ce que son corps propre peut et doit, avec le plus de cohérence et de droiture possible. La poésie, si elle est acte, n’est pas un discours, mais une cinétique qui s’adresse au corps du lecteur, et que l’esprit doit assimiler afin de s’efforcer d’en faire… ce qu’il peut en faire. Poiesis : la création viscérale, qui s’autonomise, et où l’esprit doit trouver la force de dépasser les histoires pour l’écrire. Le poème, s’il ordonne, finit toujours par haranguer le cœur et exhorter l’esprit à se joindre à ses battements, dans toute la responsabilité qu’un tel élan implique, et dont il faudra répondre. Voilà ce qui pourrait être le fin mot de la poésie rimbaldienne : s’engager, au sens physique du terme, quitte à damner l’individu en le libérant. Car au soir de notre vie, ce seront nos actes et nos discours qui seront mis dans la balance : nos poèmes… et la chorégraphie de notre carne. L’esprit et le corps seront-ils parvenus à travailler côte à côte parmi les orages, dans le giron d’un réseau linguistique qui rassure et inquiète leurs prises de décision ? Laisseront-ils dans le monde l’empreinte fragile de la Charité ou celle, arrogante, du Chaos ?

Pauline de Toffoli

Normalienne, diplômée en philosophie et en lettres, Pauline de Toffoli consacre une grande partie de ses recherches au statut réflexif du fait littéraire. Germaniste et angliciste, elle nourrit également un vif intérêt pour la traduction, qu'elle pratique conjointement à ses travaux critiques et académiques.

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