Elsa Morante, année 38 : laboratoire des songes

21 janvier 2026

Publié à titre posthume, le « Diario 1938 » n’est pas le journal d’une jeune femme rangée, mais le carnet de bord d’une psyché complexe et en pleine ébullition. Entre érotisme frustré et explorations oniriques, Elsa Morante y forgeait déjà les armes de ses futurs chefs-d’œuvre.

Nous sommes en 1938. Elsa Morante n’a pas encore trente ans. Elle n’est pas encore l’immense figure de la littérature italienne, l’autrice de La Storia et de L’Île d’Arturo. Les temps sont difficiles. Elle est pauvre, si pauvre qu’elle est parfois contrainte de porter sa machine à écrire au mont-de-piété — pour un écrivain, c’est pire que le suicide. Elle vit en parallèle une passion intense et destructrice avec Alberto Moravia, que l’on devine dans ses carnets sous l’initiale « A ». De ce quotidien de dèche et de désir, il nous reste un texte bref, fulgurant : son Diario 1938.

La grammaire de l’inconscient

Ce que Morante met en crise dès les premières pages, ce n’est pas seulement le récit de soi, mais la forme même du journal intime. Elle ne raconte pas ses journées, aucune chronique factuelle ici. Ce qui l’intéresse, c’est ce qui se passe lorsqu’elle ferme les yeux. Ce journal, c’est avant tout un recueil de rêves. L’autrice y pratique une sorte d’auto-analyse, à chaud, bien avant que la psychanalyse ne devienne le nouveau catéchisme de l’intelligentsia européenne. Ce qui frappe, c’est cette porosité entre la veille et le sommeil. Le rêve n’est pas une fuite mais devient une vie nouvelle, émancipée des carcans sociaux, où les sentiments se dévoilent dans une nudité crue. Une zone de vérité brute où les corps adolescents, le froissement des draps et les humiliations s’expriment pleinement. Elle décrit son désir pour A. comme une force qui la déchire, une colère sourde devant l’impossibilité d’être aimée comme elle l’attend. Une passion faite de fureur et de turbulences lascives.

Se souvenir pour s’inventer

Si le Journal de Morante fascine autant, c’est notamment parce qu’il révèle la matrice de toute son œuvre à venir. On y retrouve déjà son goût pour la vie intérieure, les rêves, le désir, l’amour, et cette manière de se regarder soi-même. 

Sur le plan intellectuel, le texte interroge aussi la fonction même de l’écrivain. Pour Morante : inventer, c’est se souvenir. Mais dans Diario 1938 le souvenir n’est pas une construction théorique de la mémoire littéraire. C’est quelque chose de plus organique et trouble : un mouvement vibrant de l’inconscient, où la mémoire se manifeste à travers les rêves et les fragments affectifs. Cette écriture fragmentaire et foisonnante révèle une réflexion sur l’auteur non pas comme concept mais comme sujet traversé par ses désirs, ses peurs et ses visions. Alors, pour Morante, les rêves se transforment en un instrument pour transcender les manques, la solitude et le sentiment d’abandon.

L’écriture comme « transe »

Diario 1938 ne se lit pas comme un journal ordinaire. Morante y installe une écriture en état de flux, où la conscience et le rêve se mêlent sans hiérarchie. Les phrases éclatent, se fragmentent, s’embrasent et retombent, comme dictées par l’urgence de noter l’insaisissable, ces pensées qui surgissent à la lisière du sommeil, ces émotions que le quotidien ne permet pas de nommer complètement. Chaque vision, chaque souvenir, chaque désir que l’autrice expose est mis en tension par la langue, le rythme et les associations d’images. Morante expérimente déjà dans ce carnet ce que l’on retrouvera plus tard dans ses romans : la capacité à rendre visibles les mouvements intimes de la psyché, à transformer l’éphémère et le fragmentaire en un matériau poétique et narratif.

Lire le Diario, c’est observer la genèse d’un art de la subjectivité, où l’écriture agit comme un instrument d’exploration et de catharsis. Morante ne se contente pas de transcrire ses rêves : elle les soumet à une lucidité implacable, révélant par là même la violence du désir, la cruauté de l’ennui et la fragilité des relations humaines. Son écriture décompose pour mieux recomposer et, en ce sens, préfigure déjà les architectures psychologiques de ses chefs-d’œuvre à venir.

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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