Le marché de Locorotondo me rappelle celui de Manosque. Les étals de fruits et de légumes, les tissus ! Et les objets en tous genres, en terre cuite comme en plastique. Les appels des commerçants, ces cris du cœur et du porte-monnaie. Ici ça sent fort, là ça sent moins. Les gens qui regardent autour d’eux ; ceux qui croisent leurs voisins, leurs voisins au quinzième degré. Le soleil qui tape, les coins d’ombre appréciés. La foire. Petite, j’allais au marché de Manosque avec ma grand-mère. La maison se situant dans les collines, plus isolée, il s’agissait alors d’une vraie sortie publique. Quitter un temps les emmerdements de mon frère, l’autorité de mon père, l’ennui habituel, doux. Pour le marché, j’étais toujours partante. On ne me proposait même plus. Mamie disait « je suis prête ». Elle s’habillait très joliment : de grandes robes en fleurs, terriblement resserrées à la taille. Toujours élégante, presque encore jeune. C’était l’été bien sûr. Elle se coiffait d’un chignon souple, fixé par quelques longues épingles. Je crois qu’elle se teignait les cheveux mais je n’y voyais que du feu. Châtain. Pied-noir en son enfance, elle présentait malgré la chaleur. Mamie était plutôt sociable, sans l’être trop pour autant. Elle avait ses habitudes.
Petite donc, j’accompagnais mamie, disons avec une grâce différente. Je voulais attirer les regards. Aller au marché, c’était monter sur scène. Je vérifiais dans les yeux de chacun l’effet produit, des hommes comme des femmes. Plaire, c’était vivre un peu plus fort. C’était aussi m’imaginer des vies futures. Parfois, je mettais ma jupe en jean courte, et un haut jaune moulant sans manches. Mamie me regardait avec des yeux désapprobateurs. Elle me demandait pourquoi je ne m’habillais pas de manière plus « mignonne » – entendre : enfantine. Je levais les yeux au ciel. J’étais fière d’être mince, d’être blonde, d’être jolie. Puis ça me plaisait d’être à la frontière entre innocence et provocation. L’innocence : « je ne fais pas exprès d’être désirable ». La provoc : « mais je le sais ». Une fois, un homme très adulte (c’est-à-dire la trentaine) a échangé quelques mots avec moi et m’a demandé mon contact MSN. Nous nous sommes mis ensuite à discuter. J’aurais pu passer des heures à « jouer » virtuellement avec cet inconnu plutôt laid, peut-être gentil, peut-être pas.
Le marché s’étendait sur une grande place, un parking le reste du temps. Ensuite, il courait les rues, visitait d’autres places plus ombragées, s’ennuyait à une fontaine, faisait face à quelques bars actifs. On s’arrêtait parfois à l’Église, faire le signe de croix et repartir. J’attendais un signe ; je voulais m’évanouir devant Jésus. Ça n’arrivait pas. Je me souviens que ça ne coûtait pas très cher. Un petit billet, et le cabas était plein ! Il y avait le marchand de fromages de chèvre au stand minuscule. Parfois, dès onze heures, il n’y avait plus aucun fromage. On était déçus. Mamie me proposait – tout comme les commerçants – de goûter aux fruits. Quand c’était très bon, je lui envoyais de grands yeux brillants de gourmandise. Quand c’était sans intérêt, je regardais ailleurs. Lorsqu’il y avait du monde et qu’il fallait faire la queue, je quittais mamie pour défiler entre les stands et les allées, le regard nonchalant, l’air d’ennui léger, du genre « c’est bien car il faut manger… ». Pourtant j’étais, comme presque tous les enfants, très timide. Si j’avais été accompagnée de ma mère, je n’aurais pas pu demander seule une glace (chocolat ou fraise) au glacier. J’aurais imploré sa miséricorde, mais elle aurait rétorqué : « tu es grande, tu peux lui demander ». M’en sentant sincèrement incapable, je me serais laissée mourir sur un banc.
Je reviens à Locorotondo, j’achète une carte postale. J’ai envie de raconter ces sensations à mamie.