La Coupe du Monde à l’épreuve de l’autoritarisme

15 juin 2026
Donald Trump et Gianni Infantino, président de la FIFA, dans le bureau oval en août 2025. © Jacquelyn Martin/AP.

La fête devait être mondiale et populaire. Il n’en sera rien. Alors que la compétition a débuté depuis quelques jours sur le continent nord-américain, son organisation calamiteuse, pilotée conjointement par la FIFA et les États-Unis, s’est déjà illustrée par une succession ininterrompue de scandales. Un arbitre somalien refoulé à la frontière, des joueurs et des journalistes retenus ou empêchés d’entrer sur le territoire, des supporters exclus pour leurs opinions politiques, une FIFA accusée de transformer une fête populaire en produit de luxe : la liste s’allonge un peu plus chaque jour. On pensait difficilement pouvoir faire pire que les éditions russe et qatarie. C’était mal connaître les États-Unis qui, fidèles à leur goût pour l’autoritarisme et la marchandisation généralisée, semblent déterminés à repousser encore les limites de l’indignité. Il faut reconnaître à cet Empire un talent intact : transformer tout ce qu’il touche en chaos. Quant aux co-organisateurs, le Mexique et le Canada, ils semblent condamnés au rôle de figurants. Face à Washington et ses connivences avec la FIFA, ils paraissent bien impuissants. 

Difficile d’énumérer les scandales qui entourent cette Coupe du Monde tant ils sont nombreux. Le plus marquant, sans doute, reste l’éviction d’Omar Abdulkadir Artan, désigné meilleur arbitre de l’année 2025 par la CAF (Confédération Africaine de Football), qui s’est vu refuser l’entrée sur le territoire étasunien alors même qu’il disposait d’un visa valide et qu’il avait été désigné par la FIFA pour officier. Motif ? De prétendus liens de l’arbitre avec des « personnes soupçonnées d’appartenir à des organisations terroristes » (selon un responsable du département d’Etat américain à l’AFP). En réalité, la Somalie fait l’objet d’un travel ban et le pays et ses ressortissants ont été victimes de campagnes racistes de Donald Trump dans les derniers mois. Le président du putatif « pays de la liberté » s’était exprimé en ces termes en juin dernier : « La Somalie est un pays arriéré. On pourrait dire que c’est le pire pays du monde si c’était un pays, mais je ne crois pas que c’en soit un : il n’y a aucune organisation, ils n’ont pas de police, pas d’armée, rien, ils ont juste des gens qui s’entretuent. » Cette déclaration faisait suite à une autre, en décembre, où Trump avait ciblé la communauté somalienne du Minnesota, qualifiant ses membres de « déchets » cherchant à  « détruire » ledit État. 

Mais le cas Omar Artan n’est pas isolé et s’inscrit dans la longue liste de professionnels refoulés du territoire ou acceptés sous des conditions particulièrement restrictives et indignes d’une Coupe du Monde. Une quinzaine de membres de la délégation iranienne se sont vu refuser des visas, dont le président de la fédération Mehdi Taj. Les incertitudes quant à leur obtention avaient déjà poussé l’Iran à renoncer à son camp de base à Tuscon (Arizona) pour s’installer à Tijuana, au Mexique – ils devront par ailleurs retourner au Mexique après chacun de leur match. De son côté, l’attaquant vedette de l’Irak, Aymen Hussein, a été retenu plusieurs heures à l’aéroport de Chicago, tandis que le photographe officiel de la sélection s’est vu interdire l’entrée sur le territoire, malgré un visa valide, après plus de dix heures d’attente. L’Association internationale de la presse sportive (AIPS) a dénoncé la situation et alerté la FIFA, qui a courbé l’échine face aux décisions étasuniennes. Du côté des supporters étrangers, l’obtention du visa est particulièrement difficile et même impossible pour les ressortissants de certains pays (Haïti, l’Iran, le Sénégal ou la Côte d’Ivoire) qui n’en auraient pas préalablement obtenu un en cours de validité avant le 1er janvier 2026.

Pendant ce temps, la FIFA poursuit son propre festival de prédation. Les prix sont exorbitants (actuellement entre 3 000 et plus de 9 000 euros la place pour un match de demi-finale). Les procureurs généraux de New York et du New Jersey ont ouvert des poursuites contre l’instance pour « inflation artificielle » des prix, dénonçant « un parcours de confusion, de fausse rareté et de prix impossibles ». La FIFA a même tenté d’interdire aux spectateurs d’apporter leur propre bouteille d’eau dans les stades malgré les fortes chaleurs pour les vendre sur place pour une dizaine de dollars, avant de finalement reculer sous la pression populaire et internationale. 

Se pose désormais une question que trop peu de gens osent véritablement formuler : pourquoi autant de complaisances vis-à-vis de ce Mondial ? Si les critiques et les contestations existent et demeurent audibles, elles sont toutefois bien moins nombreuses et importantes qu’à l’occasion des précédentes éditions en Russie et au Qatar. Ce deux poids, deux mesures n’a rien d’une maladresse. Il illustre ce que l’on observe depuis longtemps déjà : aux yeux de beaucoup, certains autoritarismes sont plus acceptables que d’autres. 

Alors, que faire ? Le boycott est-il la solution ? À l’échelle individuelle et morale, sans doute. Celui que révulsent la politique étasunienne et les conditions d’organisation du Mondial dormira mieux en éteignant son écran. Il y a là une certaine forme de tranquillité intérieure : on se tient à distance, on se félicite de son refus et on se couche avec le sentiment agréable d’avoir résisté. Mais il ne faudrait pas conférer à ce geste une portée qu’il n’a pas. Et il ne faudrait pas confondre non plus hygiène morale et action politique. Le théâtre des horreurs que nous proposent les États-Unis et la FIFA est une machine bien trop forte pour être inquiétée par nos défections solitaires. Seul un retrait massif des téléspectateurs serait en mesure d’ébranler l’édifice. Malheureusement, nous savons d’avance qu’aucune masse critique de boycotteurs ne sera jamais atteinte. Au mieux, le boycott soulage notre conscience. Mais, dans le cas du Mondial, il semble condamné à l’échec.

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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