Panthéonisation de Marc Bloch : mort par et pour la France

18 juin 2026

Ce 23 juin, quatre-vingt-deux ans après avoir été fusillé par la Gestapo, l’historien et résistant Marc Bloch fera son entrée au Panthéon. Annoncée par Emmanuel Macron en novembre 2024, cette reconnaissance nationale vient saluer une œuvre qui n’a cessé de lier l’intelligence du passé aux épreuves du temps présent. De L’Étrange Défaite à son engagement contre le nazisme, le co-fondateur des Annales a incarné jusqu’au bout une pensée critique de la France indissociable d’une fidélité assumée à la République.

« J’affirme donc, s’il le faut, face à la mort, que je suis né Juif » : Marc Bloch, en mars 1941, avoue noir sur blanc dans son testament son premier crime. Bientôt et enfin panthéonisé en juin 2026 après avoir été rejeté par la France car Juif, recherché comme résistant, l’historien fondateur de l’incontournable école des Annales continue : « Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement Français ». Deuxième crime : l’amour de la liberté. Double traque, double identité tatouée à la peau qui lui coûtera la vie. Ces deux affirmations, que ne séparent que quelques lignes, mais qu’unissent une existence vouée à l’héroïsme, suffisent à fixer la probité inouïe d’un homme assassiné par son pays.

Rompu à l’horreur, Marc Bloch avait déjà été mobilisé sur le front lors de la Première Guerre mondiale ; malgré son âge avancé quand explose de la Seconde, il demande à être enrôlé comme capitaine de l’état-major. Lors de la très courte guerre contre l’armée hitlérienne entre 1939 et 1940, il assiste, impuissant, à la défaite jouée d’avance par les Français, défaite dont il fait le compte rendu dans de petites mémoires de guerre (L’Étrange Défaite). On découvre, dans cet écrit, un homme dont la probité frôle le monstrueux, et un historien qui reste fidèle à sa profession jusque dans les moments les plus critiques de son existence – l’expérience de la guerre et du risque de la mort. Assigné à la gestion de l’essence, il se constitue témoin à charge contre la France qui n’a pas pris la mesure du danger que représentait la montée du parti national-socialiste allemand, et, fort d’une analyse creusant jusqu’aux fondements de la République qui s’effritent, il dénonce dans un éblouissant « Examen de conscience d’un Français » les raisons pour lesquelles la guerre était perdue d’avance.

Dans ce texte, rédigé entre juillet et septembre 1940, directement après l’invasion allemande, Marc Bloch ne livre pas seulement son expérience objective de la Blitzkrieg qui terrasse la France dès 1939 : il mène un examen au scalpel des raisons pour lesquelles le pays des droits de l’homme échoue à défendre son territoire, son peuple, son intégrité. Par « l’observation et l’analyse », les deux outils décisifs de la science historique, il s’efforce de réaliser une anatomie honnête, sans complaisance, de son pays et de l’armée française, reprochant essentiellement aux Écoles militaires d’entretenir une « gérontocratie » à l’origine de la sclérose du système militaire, et à la République française d’avoir écrasé sa population sous un phlegme et une lassitude délétères, conséquence de guerres politiques intestines. Son inspection de la défaite de 1940 prend des airs de Mémoires moralistes – au sens originel du terme : des Mémoires qui auscultent et dressent un tableau des mœurs de l’humain à un instant t – tant la finesse d’analyse, psychologique et politique fait saillie dans son témoignage.

Regrettant que « ce qui fut hier sagesse [puisse] devenir, demain, folie », Marc Bloch dresse le constat accablant d’une armée indigente, qui n’a pas fait l’effort de se donner les moyens d’affronter les troupes allemandes, bien plus avancées d’un point de vue logistique et technique que les bataillons français qui se reposaient sur les acquis et la victoire de 1914-1918. Personne ne s’est donné la peine de comprendre qui était Hitler, comment il menait sa campagne militaire, et combien l’amertume d’une défaite peut mener à l’unification subite d’un pays dans une visée de revanche devant l’humiliation subie deux décennies auparavant. Dépassée, la France se laisse faire. Marc Bloch s’indigne. Marc Bloch espère, s’accroche jusqu’à la capitulation à ses engagements – tenus malgré la défaite.

Et, en sus de ce zèle tout employé à lutter jusqu’au dernier instant, il y a cela de poignant que Marc Bloch demeure, même plongé dans l’enfer, un historien conscient du rapport de cause à conséquence qui fit de la Seconde Guerre mondiale une débâcle. Plus, il reproche aux Français de faire usage avec complaisance de leur propre histoire, inconscients des mécanismes internes qui la guident : à la question posée par les naïfs « Faut-il croire que l’histoire nous ait trompés ? », il répond, redoutable de lucidité :

« […] l’histoire est, par essence, science du changement. Elle sait et elle enseigne que deux événements ne se reproduisent jamais tout à fait semblables, parce que jamais les conditions ne coïncident exactement. Sans doute, reconnaît-elle, dans l’évolution humaine, des éléments sinon permanents du moins durables. C’est pour avouer, en même temps, la variété, presque infinie, de leurs combinaisons. […] Elle peut s’essayer à pénétrer l’avenir ; elle n’est pas, je crois, incapable d’y parvenir. Mais ses leçons ne sont point que le passé recommence, que ce qui a été hier sera demain. Examinant comment hier a différé d’avant-hier et pourquoi, elle trouve, dans ce rapprochement, le moyen de prévoir en quel sens demain, à son tour, s’opposera à hier. »

L’histoire, cette « science d’expérience », ne quitte jamais l’homme de terrain, qui, parmi les premiers, débusque l’indigence du gouvernement français ; qui, avant beaucoup, prend la mesure, après la capitulation, de ce que suppose d’innommable le régime à venir. Ses Mémoires ne constituent pas seulement le portrait à charge d’une France inconséquente : elles doivent être lues comme un micro-traité d’historiographie pratique. C’est une double leçon qu’elles administrent : une leçon d’histoire, une leçon de dignité.

1940 : fin de la rédaction de L’Étrange défaite, début de l’ostracisation des Juifs en France. Si Marc Bloch n’est pas totalement rayé de la fonction publique, en vertu de ses services pour la France et de sa notoriété, il est malgré tout chassé de Paris et se trouve contraint d’enseigner à Clermont-Ferrand puis Montpellier. Cette première humiliation symbolique se mue en menace concrète lorsque le régime se durcit, tandis que les troupes allemandes se mettent à occuper la zone sud du territoire français. Forcé de prendre sa retraite sans même avoir atteint la soixantaine, Marc Bloch se réfugie dans la Creuse avec sa famille.

C’est ici que se noue le destin de l’historien : alors que s’offre à lui l’opportunité de fuir à New York, il reste fidèle à la France, même dans la clandestinité, et franchit un pas supplémentaire en rejoignant le groupe résistant Franc-Tireur. Égal à sa réputation, il demeure humble, mesuré, rédige officieusement une réforme de l’enseignement ; il n’entre pas en grande pompe dans la résistance : il accepte d’attendre de s’y faire une place, et contribue là où ses services ont le plus d’efficace. Le rapport de Marc Bloch à la France est d’ordre organique : il défend une nation, mais également un territoire, une histoire inscrite jusque dans son sol, jusque dans son pseudonyme de résistant : Narbonne. Ville grosse d’un héritage juif et médiéval, elle condense l’identité de Marc Bloch, et son élection redouble les constats dressés à la lecture de L’Étrange défaite : Marc Bloch ne vit pas pour lui, mais pour la terre où a poussé son cœur, pour l’histoire d’un sol qui se l’incorpore comme un matériau brut de courage et d’abnégation. De 1942 à 1944, c’est en Juif et en résistant qu’il est recherché : comprendre, c’est par deux fois que la France le bafoue. Il est arrêté le 8 mars 1944 et torturé par la Gestapo : l’homme cède, il parle, tout en s’efforçant de ne livrer que du superflu à l’ennemi. Ce « détail » – l’aveu – n’en est pas un : Marc Bloch échoue sans échouer, et c’est à cet endroit exact que se révèle son humanité. Si c’est dans l’intelligence d’âme qu’il faut trouver la matrice de sa grandeur, il faut prendre la mesure de son ethos de tacticien, qu’il tient sans s’effondrer depuis 1940. La dignité d’un résistant ne réside pas tant dans son aptitude à subir la douleur jusqu’à la mort, que dans la capacité, quels qu’en soient les moyens, à sauver les siens et garder l’honneur sauf. C’est ce que fait Marc Bloch en livrant des informations inutiles à la Gestapo. Cette pirouette ne lui épargne pas la mort : le 16 juin 1944, il est abattu par balle, entouré d’autres prisonniers. L’itinéraire singulier et silencieux de Marc Bloch ne doit pas prêter à l’idolâtrie ni à l’indifférence : il doit enseigner que la valeur d’un homme réside dans les moyens qu’il se donne pour faire coïncider idéal et éthique. Marc Bloch, réflexif et enflammé, discret et téméraire, n’a pas le profil du héros épique : aucune anecdote grandiose n’entoure sa légende. Seule demeure de lui, et c’est sans doute ce que chacun peut en devers soi se souhaiter, la mémoire d’un homme qui a pensé en agissant, agi en pensant ; un homme mort dans la cohérence tragique de son intransigeance.

Une panthéonisation suffira-t-elle, après des années d’oubli et de silence, à réparer l’impardonnable ? Il faut se garder de voir dans ce sacre a posteriori un hommage naïf ; alors que la France suffoque sous les discours réactionnaires, voit l’extrême droite bondir et l’Europe s’effriter, la réhabilitation de Marc Bloch prend des airs bifides d’espoir et d’avertissement. Couler dans le marbre éternel des Grands un homme qui aurait probablement refusé une telle consécration, est-ce exalter la France fière et libre, ou bien la bonne conscience ?

Pauline de Toffoli

Normalienne, diplômée en philosophie et en lettres, Pauline de Toffoli consacre une grande partie de ses recherches au statut réflexif du fait littéraire. Germaniste et angliciste, elle nourrit également un vif intérêt pour la traduction, qu'elle pratique conjointement à ses travaux critiques et académiques.

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