L’histoire de la littérature est peuplée de grands auteurs dont la stature imposante a relégué dans l’ombre les femmes qui partageaient fatalement avec eux vie amoureuse et vie artistique, incapables d’admettre leur talent ou, pire encore, prompts à se l’approprier. Songeons par exemple à Fitzgerald, qui pilla le journal de sa femme, Zelda Sayre, pour en insérer certains passages dans Les Heureux et les Damnés et qui sabota le roman de cette dernière, Accordez-moi cette valse, contribuant ainsi à son effacement, ou encore à Henry “Willy” Gauthier-Villars, qui s’appropria les romans de sa femme Colette en les publiant sous son propre nom. Rien de tel chez Angelo Pellegrino, acteur, écrivain, helléniste et mari de Goliarda Sapienza, écrivaine catanèse et grande voix de la littérature italienne du XXᵉ siècle, dont il a veillé à préserver l’œuvre de l’oubli. Dans le mémoire qu’il lui consacre, Goliarda (Le Tripode, 2024), Pellegrino définit leur union comme un « couple d’artistes». Et si la symbiose qui les unit traverse tout le livre, elle ne prend jamais les contours d’une compétition ni d’une quelconque rivalité.
C’est donc grâce à l’obstination d’Angelo Pellegrino que l’œuvre de Goliarda Sapienza a été sauvée, et en particulier son chef-d’œuvre : L’Art de la joie. Roman monumental, il est écrit sur une période de sept ans, de 1969 à 1976. Sa protagoniste, Modesta, qui écarte un à un tous les obstacles se dressant entre elle et l’exercice d’une liberté jubilatoire, apparaît sans doute trop démesurée pour l’Italie des années 1970. Liberté sexuelle, amour queer, inceste, meurtre : une combinaison explosive pour un pays encore profondément sous le joug de la morale démocrate-chrétienne. Le roman essuie une longue série de refus éditoriaux (racontés dans les Cronistoria di alcuni rifiuti editoriali dell’Arte della gioia [Chronique de quelques refus éditoriaux de L’Art de la joie] publiées aux Edizioni Croce en 2016) avant de finir abandonné dans une malle pendant plus de vingt ans, plongeant l’autrice dans une profonde dépression. Après la mort discrète de Sapienza, en 1996, Pellegrino refuse de se résigner à l’invisibilité d’une œuvre aussi colossale, tant par son géni que par son ampleur, et décide de faire imprimer le manuscrit à ses frais. L’œuvre frappe immédiatement les éditeurs en Allemagne comme en France où, dès 2006, elle rencontre un succès fulgurant et imparable, qui a conduit à la véritable réhabilitation de Sapienza et à la reconnaissance dont elle n’avait jamais pu jouir de son vivant.
Dans Goliarda, Pellegrino dresse un portrait intime et nostalgique de la romancière, retraçant les épisodes grandioses de sa vie mais aussi les plus malheureux. Le ressort narratif repose sur une jeune photographe, Judith, qui contacte l’écrivain pour lui proposer un projet de livre photographique consacré à Sapienza. D’abord sceptique, Pellegrino s’immerge progressivement, à travers Judith, dans les méandres de la mémoire, parfois tempétueux, parfois empreints d’une tendre poésie. Peu à peu, l’écrivain laisse la jeune femme pénétrer son passé partagé avec Sapienza, dans leurs lieux, tant émotionnels que géographiques.
À Judith, il montre la maison de la via Denza, à Rome, boisée comme un chalet, encombrée de meubles aux pieds sciés pour s’adapter aux plafonds bas, avec une terrasse d’où le regard se perd parmi les pins de Villa Glori. Ensemble, ils se rendent à Gaeta, petite ville du littoral du Latium, où Sapienza et Pellegrino passaient le début de l’été, août, puis le prolongement de la saison, vivant modestement dans une maison délabrée, frôlant l’indigence. Gaeta, encore rurale dans les années 1970 et 1980, était à l’image de Sapienza, qui aimait se définir comme un « organisme préindustriel ». Mais c’était aussi, explique Pellegrino, une trêve paisible loin de Rome, ville grouillante et incessante, ville mortifère, ville d’éditeurs qui, pour eux, se faisaient des antagonistes obtus et éreintants. À Rome et à Gaeta, Judith photographie, sans toujours en être vraiment convaincue, ce qui subsiste des lieux d’Iuzza, le surnom affectueux par lequel la famille appelait Goliarda : un rempart bourbonien, une ruelle, un écueil, un bas-relief roman représentant Jonas dans le ventre de la baleine. Personnage réel ou simple procédé narratif, Judith est, avec son appareil photo, le pont entre le passé et le présent, l’élément tiers qui s’interpose entre Angelo et le fantôme d’Iuzza pour faire ressurgir des mémoires enfouies.
Mais des photos peuvent-elles vraiment saisir l’essence et l’existence d’une écrivaine morte depuis plus de vingt ans ? La question travaille, de manière certes solipsiste, l’esprit d’Angelo et de Judith, entre lesquels la communication demeure intermittente, hésitante, ponctuée de pauses et de silences. En ce sens, Pellegrino semble vouloir s’aventurer dans cette toile mystérieuse et obscure que tissent ensemble les morts et les vivants. Dans Goliarda, il explore le temps que la mort a confisqué, depuis la perspective de celui qui a survécu. Plus jeune que Sapienza de vingt-deux ans, il est le survivant mélancolique d’une vie à deux, « l’union affective la plus solide possible entre deux personnes », une vie qui ne peut être répliquée ; de lieux que l’on peut certes revisiter, mais sans la même densité de sens qu’autrefois, non seulement à cause des transformations historiques qui en ont altéré l’identité – Gaeta, autrefois havre intact et sauvage de marins et d’artisans, est aujourd’hui dévorée par une touristification effrénée, par un progrès vulgaire qui l’a engloutie – mais aussi parce que, comme le note l’auteur, « chacun, en mourant, emporte son temps. »
Pellegrino observe avec amertume que Judith « veut photographier les fantômes », révélant le caractère velléitaire d’un projet qui se heurte à la limite inéluctable de la mort. De Goliarda, qui aurait souhaité être incinérée et dispersée dans les eaux de Gaeta, près de son rocher préféré, il ne reste rien de corporel, rien qu’une photographie pourrait immortaliser. Pellegrino est le dernier témoin des anecdotes épiques, fantasques, mais aussi misérables et grotesques qui ont fait son existence : les phrases percutantes, les manies, les postures, les intonations, le grain de sa voix. Mais lui aussi, qui par une forme de contrappasso, se mesure à la mort en comptant les années qui le séparent de la jeune Judith, comme Goliarda avait dû le faire autrefois avec lui, sent ces souvenirs s’effacer : « Je dois m’en aller moi aussi et avec moi ton souvenir. La possibilité de se rappeler de toi telle que tu étais s’en va, j’en suis un peu désolé pour les autres. Je suis en train de t’abandonner, de me séparer de ta voix vivante qui m’a toujours accompagné toutes ces années. »
Que reste-t-il donc de l’existence d’une femme qui a traversé l’Histoire, qui fut partisane, actrice, scénariste, voleuse, détenue, et une écrivaine formidable ? L’auteur écrit : « Peut-être n’es-tu plus nulle part, mais tu es encore en moi ». S’il ne demeure aucune trace des choses éphémères des vies ordinaires, de Sapienza subsiste, naturellement, son œuvre. L’écriture de Sapienza, sauvée héroïquement par Pellegrino des vers qui commençaient à ronger les manuscrits, survit et, comme toute forme d’art, échappe à la mortalité et à la fugacité des choses. Dans ce sauvetage miraculeux et salvateur, se révèle la grandeur d’un écrivain qui a reconnu et mis en valeur le talent littéraire de la femme qu’il aimait sans s’en sentir menacé. On y voit la ténacité romantique d’un homme qui, dans ses dernières années, a voulu léguer aux lecteurs et à l’Histoire les écrits d’une autrice immense, un trésor désormais légendaire, et pour lequel nous lui sommes reconnaissants.