« Poésie masculine » : Luna Miguel dans la peau du mâle 

24 septembre 2025

Peut-on raconter la fin d’un couple depuis la perspective de l’autre ? Peut-on parvenir, en littérature comme dans la vie, à adopter le regard du masculin, celui de la domination ? Luna Miguel livre avec Poésie Masculine un recueil bref et incisif, qui explore avec ironie et acuité les contradictions de l’homme à l’heure où l’amour se défait. Publiée pour la première fois en France, la poétesse, essayiste et figure féministe de la scène espagnole contemporaine se glisse dans la peau du mâle pour mieux en saisir l’essence, et le tourner en dérision.

Avec Poésie Masculine, le projet de Luna Miguel n’est pas tant de retranscrire fidèlement la perspective masculine que de rejouer des dynamiques déjà vécues où ressurgissent l’ombre de la domination, de la violence sourde, des faux-semblants, et de l’usure. Mais elle ne met pas seulement en lumière les travers masculins : elle interroge leur fabrication. La poétesse tente de mettre au jour les mécaniques de domination et de privilèges qui structurent l’expérience masculine de l’intime et de l’amour. L’homme dans lequel elle se glisse n’est ni héroïque ni monstrueux : il est produit, façonné par une culture où le culte de la virilité est omniprésent. La traduction d’Alexis Alvarez parvient à restituer avec finesse l’entreprise de la poétesse et préserve sa fluidité et son ironie.

Luna Miguel inscrit son recueil dans une démarche féministe subtile. Elle ne se limite pas à une dénonciation ou à une critique directe ; elle travaille sur la structure même du récit et de la voix, sur la manière dont les représentations masculines sont construites et reproduites. La poétesse démontre que l’écriture féministe peut aussi prendre la forme d’une « ventriloquie » critique, où le féminin se déploie en parlant depuis le masculin, pour faire surgir ce qui est à la fois fragile, ridicule et politique. Poésie masculine fonctionne à ce titre comme un artéfact littéraire : une expérience où Miguel met, certes, en scène une voix poétique masculine mais sans jamais abandonner son regard féministe. Si les poèmes ne sont pas programmatiques et ne proposent pas de solutions au mâle/mal, ils interrogent toutefois la possibilité d’une conscience masculine émancipée, déconstruite de ses mythes et de son idéologie intrinsèque. Une nouvelle masculinité qui ne se construit pas en opposition aux marqueurs culturels et politiques féminins, mais bien en dialogue avec eux. Un projet ambitieux mais particulièrement réussi, qui se révèle stimulant pour quiconque s’interroge sur les variables du genre dans la poésie contemporaine.

Dans un monde où les voix féminines sont sommées d’être universelles, Luna Miguel choisit le contre-pied : elle mime l’universalité supposée de l’homme et la fait éclater. C’est politique, c’est punk, c’est drôle aussi. Et ça fait du bien.

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Article suivant

Indésirables ou censurés : six livres que la France a sauvés du bûcher

Article précédent

Giorgia Meloni : moi, fasciste et méchante

Dernières publications

“Hurlevent” : réécrire Brontë à coups de fantasmes

Les guillemets avec lesquels Emerald Fennell a stylisé le titre de son adaptation des Hauts de Hurlevent (“Hurlevent”) signalent d’emblée, et presque comme pour s’en disculper, que le film n’est pas une transposition fidèle du roman mais bien une interprétation personnelle. La

Elsa Morante, année 38 : laboratoire des songes

Publié à titre posthume, le « Diario 1938 » n’est pas le journal d’une jeune femme rangée, mais le carnet de bord d’une psyché complexe et en pleine ébullition. Entre érotisme frustré et explorations oniriques, Elsa Morante y forgeait déjà les armes

Que peut encore le droit international ? 

La question est brutale mais ne surprend pas. Au contraire, elle semble même naturelle dans le contexte actuel : que reste-t-il du droit international lorsque les superpuissances décident de s’en affranchir ? La récente attaque étasunienne contre le Venezuela, conclue par la

Goliarda, d’Angelo Pellegrino : photographier les fantômes

L’histoire de la littérature est peuplée de grands auteurs dont la stature imposante a relégué dans l’ombre les femmes qui partageaient fatalement avec eux vie amoureuse et vie artistique, incapables d’admettre leur talent ou, pire encore, prompts à se l’approprier. Songeons par
Article suivant

Indésirables ou censurés : six livres que la France a sauvés du bûcher

Article précédent

Giorgia Meloni : moi, fasciste et méchante

Don't Miss

Erri De Luca et ses « Trois chevaux »

On ne présente plus l’écrivain napolitain aujourd’hui. Encore moins en

Pierre Adrian et le dernier été de Cesare Pavese

Hotel Roma, de Pierre Adrian, Gallimard, 2024.             Le 28