Capri, c’est fini. Difficile d’imaginer que cette île, aujourd’hui meurtrie par le surtourisme et le luxe ostentatoire, eut autrefois une âme et attira, des décennies durant, artistes, écrivains et intellectuels. Parmi ses hôtes les plus illustres ? Le couple emblématique des lettres italiennes : Alberto Moravia et Elsa Morante. C’est sur l’île que le premier rédigea en partie Le Mépris. Et c’est seulement à quelques encablures, sur l’île voisine de Procida, que la seconde trouvera l’inspiration pour L’Île d’Arturo. Mais avant eux, d’Oscar Wilde à Rainer Maria Rilke, en passant par Gorki, Hemingway, Sartre et Beauvoir, nombreux furent les écrivains à séjourner sur cette petite île du golfe de Naples, attirés par sa beauté et son atmosphère cosmopolite. Que s’est-il donc passé pour que les yachts remplacent les livres ?

Tout commence en 1826. L’écrivain allemand August Kopisch, guidé par un pêcheur local, redécouvre la grotte bleue. Un événement fondateur, que l’auteur Norman Douglas jugera responsable, à lui seul, de la naissance du mythe caprais. C’est de cette découverte, selon lui, que naîtront par la suite les hôtels, les routes, les villas et une île entièrement requalifiée pour l’étranger de passage.
S’ensuit alors près d’un siècle d’exils volontaires et de villégiatures. Oscar Wilde y séjourne, quasiment en paria, après sa sortie de prison. Rilke y passe quant à lui l’hiver 1906-1907, à la Villa Discopoli, invité par une baronne. Maxime Gorki s’y installe en exilé politique, avant que Staline ne le rappelle à Moscou. Et Norman Douglas y vit près de cinquante ans, avant de s’y suicider. Plus tard viendront Sartre, Beauvoir, Yourcenar et tant d’autres. Une élite cosmopolite, parfois désargentée, souvent scandaleuse, dont les séjours successifs ont forgé l’image d’une île-refuge et presque monastique dans son rapport au temps.

Et puis tout bascule progressivement. D’une trentaine de milliers de visiteurs en 1905, l’île en accueille des centaines de milliers à partir des années 1920-1930, avant d’atteindre le million dans les années 1960, puis le triple en 1980. Aujourd’hui, l’île de 10,4 km², à peine plus grande que le XVe arrondissement de Paris, voit affluer près de 2,7 millions de visiteurs par an, ce qui en fait le point le plus dense de Méditerranée en touristes au kilomètre carré.
C’est durant les années 1950-1960, avec la dolce vita, que l’on situe le pivot symbolique. Capri devient alors le décor privilégié de la jet-set internationale. Rainier III et Grace Kelly, Brigitte Bardot, Jackie Kennedy, Valentino, Elizabeth Taylor, tous se bousculent sur l’île. L’écrivain solitaire cède la place à la célébrité photographiée. Mais si l’île connaît un basculement mondain, elle reste encore un lieu alors réservé à une élite relativement sophistiquée. Cette mutation est ensuite progressivement absorbée, puis démultipliée par le tourisme de masse et son fonctionnement propre.


Évidemment, rien de nouveau sous le soleil. Ce n’est pas la première fois qu’un endroit est gentrifié et dénaturé. En réalité, l’équation est même assez simple : le charme attire la fortune, et la fortune, en s’installant, chasse le charme qui l’avait fait venir. À cela s’ajoute également une réalité économique impitoyable : dans un lieu aussi exigu et aussi rare, tout finit par se monnayer au prix fort, excluant peu à peu ceux qui y vivent comme ceux qui ont contribué à en fabriquer le mythe. Capri n’est pas complètement détruite de l’extérieur. Elle est avant tout consumée par le succès de son propre mythe.
Mais, davantage encore que le tourisme, c’est la victoire totale de la valeur d’échange sur la valeur d’usage qui a tué Capri. L’île n’est plus un lieu où l’on vit. On l’exhibe sur les réseaux sociaux et on consomme son image dans les hôtels de luxe et les boîtes de nuit sans jamais l’éprouver véritablement. Et en ce sens, Capri est peut-être l’un des exemples les plus frappants, appliqués à la géographie, de l’hyperréalité théorisée par Umberto Eco : une représentation si parfaite, si saturée d’elle-même, qu’elle a fini par se substituer, dans l’imaginaire collectif, à l’île réelle qui l’avait précédée. Le faux devient vrai. Et alors, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Raffaele La Capria, Capri n’est plus Capri.