LFI à l’« extrême gauche » : stratégie dangereuse et contresens historique

17 février 2026


L’ « extrême gauche » n’est pas un synonyme de radicalité. C’est une famille politique avec une généalogie précise, des traditions intellectuelles identifiables et une culture organisationnelle spécifique.  En y intégrant LFI, Beauvau fabrique une symétrie artificielle des “extrêmes” et offre à la droite sa rhétorique de campagne. Et si cette décision est inédite, elle est aussi profondément erronée au regard de la science politique.

Impossible de passer à côté. La nouvelle est tombée le 2 février, via une circulaire du ministère de l’Intérieur. Elle est depuis ressassée à longueur de plateaux télé et à lourdeur de tweets. Et voilà qu’un coup de tampon prétend réorganiser deux siècles d’histoire politique. Laurent Nuñez a fait basculer La France insoumise du bloc « gauche » vers le bloc « extrême gauche » dans la nomenclature officielle des nuances politiques. Le mouvement se retrouve désormais rangé aux côtés de Lutte Ouvrière et du NPA. Tout cela à six semaines des élections municipales. Et si cette décision est inédite, elle est aussi profondément erronée au regard de la science politique.

Les mots ont un sens et une histoire

Le principal problème de cette requalification, c’est de penser que le terme « extrême gauche » est un simple synonyme de radicalité. Il s’inscrit au contraire dans une famille politique avec une généalogie précise, des traditions intellectuelles identifiables et une culture organisationnelle spécifique. Une famille née de la scission du mouvement ouvrier international au tournant des XIXe et XXe siècles entre réformistes et révolutionnaires. Blanqui, Bakounine, les bolcheviks, les conseillistes, les trotskistes, les situationnistes et tant d’autres encore : l’extrême gauche se définit par son rejet de la voie électorale comme horizon suffisant, par sa méfiance fondamentale envers les institutions bourgeoises — dont la République est l’étendard — et par son projet de rupture avec l’ordre capitaliste. On ne parle pas ici de
réforme mais bel et bien d’abolition. Lutte Ouvrière et le Nouveau Parti Anticapitaliste, pour ne citer qu’eux, se revendiquent de cette tradition. Ils ne participent pas aux majorités, ne gouvernent pas. Leur présence aux élections est instrumentale : une tribune pour porter un message, pas une véritable tentative de prendre le pouvoir. 

La France Insoumise, quoi que l’on puisse par ailleurs penser de ses méthodes, de sa rhétorique ou de sa stratégie, appartient à une toute autre famille. Elle est l’héritière, fût-ce une héritière turbulente, de la tradition républicaine radicale française. Le mouvement prône le suffrage universel comme vecteur de transformation sociale. Il se réclame de 1789, de la Déclaration des droits de l’Homme, des idéaux laïques et républicains. Son projet constitutionnel, celui d’une VIe République parlementaire, passe par les urnes. On est bien loin de la Commune ou d’Octobre 1917. On se rapproche, tout au plus, du programme commun de 1972 ou de celui de Mitterrand en 1981.

Être de gauche radicale, ce n’est pas être d’extrême gauche. Mais la fenêtre d’Overton s’est tellement déplacée qu’aujourd’hui, quiconque défend un minimum de justice sociale passe pour un dangereux communiste.

L’ironie de cette affaire tient aussi à son contexte juridique. En 2024, le Conseil d’État avait validé le classement de LFI dans le bloc « gauche » lors d’une décision faisant directement suite à un recours du Rassemblement national. La haute juridiction administrative avait débouté le RN et confirmé que LFI relevait bien du bloc gauche, précisément pour les raisons que l’on vient d’énoncer.

Mitterrand était-il d’extrême gauche en 1981 ? 

À ce stade, la question mériterait presque d’être posée de façon sérieuse. Le candidat socialiste, avant le tournant de la rigueur de 1983, porte alors un programme de nationalisation de pans entiers de l’économie, de rupture avec le capitalisme, d’union avec le Parti communiste. Il parle même de « changer la vie ». Selon les critères mobilisés aujourd’hui par la Place Beauvau, qu’aurait-on fait de François Mitterrand ? 

La réponse est évidente : personne, à l’époque, n’aurait songé un seul instant à le classer à l’extrême gauche. Évidemment, on parle là d’un temps où l’on n’aurait pas osé instrumentaliser l’étiquetage des formations politiques au profit des compétitions électorales à venir.

La performativité des étiquettes

Les politistes étasuniens ont développé un concept décrivant parfaitement la situation actuelle : le framing. Les catégories ne décrivent pas seulement la réalité : elles la fabriquent. Appeler LFI « extrême gauche » dans un document officiel de l’État, c’est contribuer à normaliser cette désignation dans le débat public et offrir par là même une caution administrative à une rhétorique que la droite et l’extrême droite cultivent depuis des années.

Car la véritable portée de cette décision est bien là : elle ne cherche pas à classer mais à stigmatiser. Elle vient inscrire, dans le langage officiel républicain, une qualification erronée qui profite aux macronistes et à l’extrême droite. Dans le même temps, elle contribue aussi à dédiaboliser l’extrême-droite en créant une symétrie artificielle des « extrêmes » : le RN n’est alors plus le seul parti de l’hémicycle dans les marges. 

Cette bataille sémantique n’est pas nouvelle mais s’intensifie considérablement à dix-huit mois de la prochaine élection présidentielle. 

Une diabolisation stratégique et préméditée pour tuer la gauche

À la veille d’élections municipales éminemment importantes au regard de la situation politique actuelle, la décision de Nuñez n’a rien à voir avec la méthodologie statistique. C’est un acte politique qui vise plusieurs objectifs simultanés : compliquer les alliances électorales à gauche en cristallisant les clivages internes, offrir au RN un argument de campagne tout fait, contraindre LFI à se défendre de manière quasi permanente, et, plus profondément, ancrer dans la perception collective l’idée que la gauche radicale réformiste et la gauche révolutionnaire appartiennent au même monde.


Mais le plus surprenant encore dans cette histoire, c’est la banalité avec laquelle cette requalification s’est opérée et l’acquiescement quasi général des champs politique et médiatique. Un ministre, sans débat parlementaire, sans expertise publique, sans motivation rigoureuse, modifie unilatéralement la cartographie officielle du spectre politique français sans susciter la moindre indignation. 

La Ve République donne au gouvernement des pouvoirs considérables sur la fabrique du réel électoral. Et cette décision prouve que ce pouvoir peut être mobilisé à des fins stratégiques, sous couvert de lisibilité administrative.

Mattéo Scognamiglio

Mattéo Scognamiglio a fondé la revue Divagations. Il collabore avec France Inter et la revue Esprit en France, et écrit pour les revues MicroMega et Limina en Italie. Il est diplômé de l'EHESS et de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.

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